Le choeur des femmes

Publié le 19 Septembre 2009




Martin Winckler est un médecin qui publie. Pas un spécialiste publiant des articles de rechercher dans une revue médicale. Plutôt un généraliste romancier, qui a su trouver un style bien particulier. Ses romans et ses nouvelles parlent beuacoup du système médical français, et pas vraiment en bien. Son histoire la plus célèbre est incontestablement La Maladie de Sachs, mettant en scène son héros principal, Bruno Sachs, lui-même médecin généraliste, découvert auparavant dans La Vacation. Je ne parlerais pas de ses autres publications, qui le définissent parfaitement et dont vous trouverez la bibliographie aisément sur Wikipédia.

Le thème est donc la médecine, la façon dont elle est pratiquée, enseignée, conçue en France. Il s'agit le plus souvent de critique violente au travers d'un personnage humain confronté à un environnement qui l'est de moins en moins. La Maladie de Sachs a même été portée sur le grand écran. Film qui a été projeté plusieurs fois aux promotions de premières années de médecine dans le cadre des sciences humaines et sociales de mon ancienne faculté de médecine. Et qui d'ailleurs a été très appréciée de la plupart des étudiants si je me fie aux échos de couloirs.

En ce qui me concerne, j'adore cet auteur. Je l'ai donc découvert en amphithéâtre et j'ai de suite accroché au message à la fois beau, subtil, et lourd qui a voulu faire passer. Quelques temps plus tard un ami m'offre le livre dédicassé (merci Guillaume !). Je le dévore en quelques jours à peine sans savoir que j'enchaînerais par la suite sur La Vacation et Les Trois Médecins (qui est peut-être mon préféré puisqu'il me touche directement, racontant les années universitaires du héros rencontré dans La Maladie de Sachs).

Quand je trouve par hasard au détour de mes errances le nouveau titre de Winckler, Le choeur des femmes, inutile de vous dire que je ne réfléchis pas plus de trois secondes avant de me précipiter dessus.

Le titre ne me surprend pas le moins du monde. Winclker est extrêmement attaché aux droits des femmes, au manque d'écoute dont font preuves les médecins face à leurs problèmes quotidiens et aux thèmes de la contraception et des interruptions volontaires de grossesse. Le titre ne me prend pas en traître non plus, il s'agira bien de ça. Et d'un peu plus aussi.

L'histoire se passe dans la ville fictive de Tourmens, que les habitués de l'auteur connaissent à présent bien. Une jeune interne de chirurgie gynécologique, énergique, volontaire, boulimique de travail et première de sa promotion depuis le début de ses études (et que personne ne vienne me dire que ça ne leur rappelle pas quelqu'un de son entourage) se retrouve affectée de force dans une unité de consultation pour contraception et IVG, sous peine de ne pas valider son internat. Elle tombe alors sous la supervision du docteur Karma. Et cette affectation va révéler à notre jeune interne bien des choses sur ses patientes et sur elle-même. Petit changement donc, Bruno Sachs n'est pas de la partie. Il est évoqué cependant, et les lecteurs inquiets de savoir ce qu'il devient obtiendront des réponses.

L'histoire s'articule autour de Jean, l'interne hautaine au caractère bien trempé qui va perdre son temps dans une unité de soins qui ne la ravit pas. Sans surprise, Jean évolue considérablement le long de l'histoire, et c'est avec une progression bien dosée qu'on la suit et qu'on en apprend un peu plus sur elle. Autour de cette histoire principale, une multitude d'histoires parallèles, qui sont celles des patientes venues consulter, d'horizons variés. D'abord dans l'ombre, puis de plus en plus explicites, elles sont le deuxième héros du livre. Le troisième est bien entendu  le chef de l'unité de soi, le docteur Karma, remplaçant de Sachs dans le rôle du bon médecin adoré de ses patientes, qui écoute, s'adapte, propose sans jamais forcer.

Les consultations sont intéressantes. Le parallèle entre Jean et Karma est attendu et efficace. Les réactions de Jean en particulier sont terriblement réalistes. L'univers développé est lui-même effrayant tant il rappelle le quotidien des soignants. En lisant le livre, j'avais parfois la sensation de relire des morceaux de ma vie dans les hôpitaux. De ce point de vue-là c'est une réussite.

Le but, l'histoire développée est également de bonne facture. Depuis ses débuts Winckler cherche à promouvoir une médecine plus humaine, une écoute des patients et des patientes. Il veut remettre à leur place tout ceux qui se voient comme des docteurs avant de se voir comme des soignants. Et, soyons honnêtes, avant même d'être interne, tout les étudiants ont ressenti un jour ce sentiment. De ce coté-là non plus, rien à signaler.

Mais en fait, j'ai une critique à formuler à ce livre. Son manque d'originalité, de subtilité. L'univers de Tourmens se veut tout en nuance quand il parle des patientes, mais devient d'un manichéisme absurde dès qu'il s'agit des soignants. D'un coté, les professeurs et les internes de spécialités, qui sont tous des monstres vicieux condescendants sans respect pour les patient(e)s et pensant d'abord à leur confort avant de considérer le ou la malade. De l'autre coté, les médecins généralistes, bons samaritains défendant une médecine centrée sur le patient, évitant les souffrances, à l'écoute, respectueux, réclamés par tous. Spécialistes : Mal. Généralistes : Bien. Ca n'est pas dérangeant en soi, mais la reçette commence un peu à dater depuis les premiers livres, et ça commence à fatiguer un peu.

J'espérais beaucoup en apprenant que l'héroïne serait, justement, une future spécialiste. Mais non, je ne révèle pas l'intrigue, mais au final, le schéma énoncé ci-dessus est tout à fait respecté. Cher Martin, j'aimerais tellement que la réalité que vous portez dans l'univers et les patientes de Tourmens me frappe aussi quand il s'agit des équipes soignantes ! Serait-ce si mauvais pour votre message que d'ajouter un spécialiste humain ou un généraliste incompétent ? Ne venez pas me dire que ça n'existe pas, même si on a tous nos petits avis..

Le personnage de Karma, au demeurant très sympathique, est trop caricatural à mon goût. A l'entendre, on tient là le médecin parfait. Donc c'est un... ? Généraliste, évidemment. Sachs a cette particularité à mes yeux d'être certes très humain, mais d'en souffrir, dévoilant un coté sombre qu'on a tous. De ne pas être parfait. Ce qui rend le personnage crédible. Le choeur des femmes ne nous permet certes pas de  véritablement connaître le docteur Karma, mais il est trop parfait. A tel point qu'il n'est pas humain. Du coup, j'ai la sensation que le message passe beaucoup moins bien. C'est en tout cas valable pour moi. Sachs est une personne que j'aimerais connaître. Karma est une personne que j'aimerais rencontrer.

Si l'on parvient à faire abstraction de ces deux défauts, on suit avec délice une histoire fluide,et personelle. Elle ne pousse pas l'analyse du système médical aussi loin que Les Trois Médecins. Elle ne décrit pas aussi bien le quotidien d'un médecin généraliste que La Maladie de Sachs. En revanche, elle expose avec brio la vie d'une interne en chirurgie gynécologique et ses déboires à l'hôpital et à l'extérieur. Tout les étudiants en médecine s'y retrouveront plus ou moins. Et je ne parle pas des internes.

Un livre qui est donc selon moi moins bon que La Maladie de Sachs et Les Trois Médecins, mais qui reste agréable et intéressant à parcourir. S'y ajoute la veuleur des consultations décrites, qui peuvent constituer un véritable plus dans le parcours médical.


Webzine de Martin Winckler : lien

Rédigé par Youe

Publié dans #Ars artis

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