Brèves de médecine générale

Publié le 4 Mars 2013

On dit souvent qu'on rencontre les catégories sociales les plus défavorisées et les plus marginales aux urgences des hôpitaux. Ca se discute, j'aurais tendance à être d'accord, mais à la rigueur c'est sinon prévisible au moins guère étonnant. Là où j'ai été plus surpris, c'est la rencontre avec certains patients... en cabinet de médecine générale. Là où l'on ne s'attend pas forcément à tomber sur des cas particuliers, on s'aperçoit bien vite que, dans ces conditions, les gens viennent nus : au sens propre car ils se déshabillent pour l'examen, mais aussi au sens figuré, c'est à dire que les masques sociaux de conduites sociétales s'évaporent plus facilement. Et le spectacle peut être particulièrement bizarre. J'ai l'un de mes séniors qui écrit sur un bloc-notes les phrases cultes qu'il entend. Depuis quelques temps, j'inscris moi-même quelques mot sur un post-it pour me rappeler de certaines consultations. Ce sont des moments courts mais intenses. En bien comme en mal.

 

Leia

 

Le premier mot de ma liste est le nom de la célèbre princesse de science-fiction... mais aussi celui d'une petite fille de quelques mois à peine dont les parents viennent pour une visite de contrôle. Je les fais rentrer, tapote gentiment le nez du nourrisson - une habitude, j'aime bien tapoter les nez des nourrissons, ça doit être freudien - et demande si la consultation la concerne. Réponse affirmative des jeunes parents, une mère typée corse très jolie dans son genre et un père barbu à l'aspect sportif, les deux étant dans la deuxième moitié de la vingtaine d'années. Ce n'est pas si fréquent de voir les pères en consultation, j'approuve silencieusement. Ils garent le landau à coté des étagères qui recèlent quantité de livres médicaux et décorations stéréotypées - crâne de squelette, maquettes d'organes... - et sortent le petit poupon aux grands yeux curieux et conservé au chaud sous trois couches de vêtements tous plus roses les uns que les autres. Et comment s'appelle-t-elle ? Leia ? Mon sourire, un peu forcé jusque-là, devient naturel. Au-delà de l'aspect référentiel , je trouve ce prénom très joli à prononcer. J'examine donc la petite Leia, d'abord dans les bras de sa mère, pour garder sa confiance et surtout pouvoir écouter les poumons sans perdre trois points d'audition, puis allongée sur le dos pour surveiller notamment la bouche et les oreilles. Tout se passe très bien, j'ai même droit à quelques rires et sourires, mais la bouche et les oreilles c'est sensible, personne n'aime, et les nourrissons encore moins. Néanmoins, avec un peu de pratique et beaucoup de chance, j'arrive à faire vite, de sorte que j'évite la séance de cris stridents. Mais Leia commence à faire mine de pleurer. Je la regarde alors dans les yeux et, tout en remettant mon stéthoscope autour du cou, la menace d'appeler Dark Vador si elle n'est pas sage. Bien trop jeune pour comprendre un traître mot de ce que je peux bien raconter, Leia se calme cependant instantanément, cesse de bouger et me fixe avec de grands yeux ronds et le regard étonné. Les parents éclatent de rire. En voilà une qui porte bien son nom.

 

Peigne

 

Parce que garder le style, c'est important quelles que soient les circonstances. Une dame âgée, avec un début de moustache grise et atteinte d'une chute grise de cheveux gris, consulte avec son mari pour un renouvellement d'ordonnances. Les renouvellements, ce n'est jamais vraiment juste un copier-coller d'une prescription. Il faut pour commencer s'assurer que le traitement marche toujours aussi bien qu'escompté, et puis surtout les patients ont toujours une petite liste de plaintes secondaires avec eux. Parfois il s'agit d'une liste au sens littéral du terme, sur un morceau de papier, avec des cases à cocher. En l'occurrence, le traitement pour l'hypertension de la dame semblait lui convenir depuis quelques années. Par contre, ce qui l'ennuie, c'est une douleur au niveau "du trou" quand elle va aux toilettes. Devant tant d'élégance, je me sens obligé de riposter, avant que mon médecin sénior n'intervienne : "lequel ?". C'est que chez un homme on n'aurait pas posé la question, mais un minimum de précision est requis chez une dame. Surprise mais pas franchement gênée, elle répond qu'il s'agit de celui des fesses. Le mari ne réagit pas. Elle précise qu'il n'y a pas de sang dans les selles. Bien, on fait déshabiller la dame qui exhibe de magnifiques sous-vêtements de grand-mère blancs délavés bien typiques qui recouvrent la moitié du corps et s'installe péniblement de par son surpoids sur la table. Je fais un examen classique d'abord : mauvaise circulation des veines qui forment de petites boules sur ses jambes, une hygiène des pieds discutable mais pas catastrophique, une peau abdominale un peu fripée mais moins que je l'aurais suspectée, un examen des seins sans particularité, quelques poils sur le menton, une bonne tenue dentaire malgré deux couronnes métallisées. Rien dans les poumons. La peau du dos présente quelques tâches de vieillesse. La tension est bonne. Ne manque plus que l'examen "du trou". La dame enlève sa culotte de cheval et se penche sur le coté. J'enfile une paire de gants et examine attentivement la région qui, fort heureusement, avait été soigneusement lavée, avec mon sénior derrière mon épaule. Une irritation de l'anus, une marisque - je vous déconseille de faire une recherche sur internet-, et effectivement, une petite hémorroïde externe. Mon sénior me montre tout ça, m'explique. Puis, pour parfaire sa démonstration, il me dit qu'on la verrait mieux lors d'une poussée. Il demande donc à la patiente de mimer un effort sur le trône. Je flaire - au sens figuré - le piège et recule immédiatement ma tête, les mains écartant toujours les deux fesses plates de Gisèle. Grand bien m'en fasse, elle émet en effet un noble et bruyant pet. L'occasion de constater qu'elle n'a pas la diarrhée, c'est toujours ça. On prévoit une crème apaisante, pas besoin de couper la veine qui n'est pas bouchée. Pendant que je peine avec un logiciel d'aide à la prescription caractériel, la dame se rhabille, sort de son sac à main en cuir un peigne et recoiffe les quelques cheveux qu'il reste sur sa tête. Parce qu'il faut rester coquette, c'est important, même après un examen de l'arrière-train et avoir pété sur ses médecins. What else ?

 

Aventurier

 

Cette fois-ci, mon sénior est parti régler l'un ou l'autre affaire avec sa secrétaire, en tout bien tout honneur bien entendu. J'aime bien quand il fait ça, ça me permet d'avoir un début de contact bien personnel avec le patient. Donc j'avance un peu la consultation en accueillant le patient suivant. Un grand monsieur, un peu maigre, en jean usé et veste coupe-vent pas très jeune non plus. Air blasé, barbe mal rasée, trois touffes de cheveux gris en pétard : une sur chaque tempe et le reste sur le sommet. Je passe sa carte verte dans le lecteur et lui demande le motif de sa visite. J'aime bien ce rythme, ca permet d'ouvrir le dossier du patient sans être dans un silence gênant. Il racle sa gorge et émet le mot "vaccinations". Je reste silencieux quelques secondes, il me donne un indice supplémentaire via un autre mot : "voyage". Nous jouons donc aux devinettes ! En deux mots, menez la consultation, docteur, après tout c'est votre travail de lire dans les pensées des gens ! Lorsque mon médecin entre à son tour dans son bureau, le patient daigne lever un peu les yeux d'un regard plein de reproches et lui assène qu'il a beaucoup attendu. Je n'ose pas lui rétorquer que oui, il y a du retard, mais que ça pourrait être pire, on pourrait avoir des patients qui ne disent pas explicitement pourquoi ils sont là. Alors que je me prépare à l'examiner, il se tourne vers mon chef : "Mais il y a des internes dans les cabinets, maintenant ?" demande-t-il d'un ton hautain. Et bien oui, pourquoi, ça vous étonne ? "Je croyais que c'était dans les hôpitaux". D'accord, il m'énerve, je me force à cacher mon envie de l'étouffer avec le brassard à tension. Il s'avère qu'il consulte pour vérifier des vaccinations en vue d'un voyage en Amérique du Sud. Son carnet de santé révèle qu'il a déjà voyagé en Asie du sud-est et en Afrique. Il évoque aussi de façon plus floue une expédition au Groenland. Mon regard se porte sur son carnet de santé. Il lui manque l'hépatite A, et une couverture du paludisme. "Ah mais non, moi je vais à cet endroit là, c'est tranquille niveau palu' ". Je vérifie. Et non, c'est loin d'être tranquille, au contraire il est présent toute l'année. "Ah ben alors je prendrais ce qu'il me reste d'un précédent voyage. C'est périmé, mais tant pis". A sa décharge, ce sont des traitement onéreux, mais je vais gentiment lui expliquer que si c'est périmé, ça augmente le risque de chopper le palu' par rapport à des traitements non périmés, et je vais bien le noter dans le dossier médical, histoire de. Il oublie presque de nous serrer la main en repartant. Il a l'allure d'un petit aventurier, il a probablement déjà parcouru le monde d'un bout à l'autre, mais ça ne l'a pas rendu plus agréable pour autant.

 

Douleur-epigastrique

 

Dans le chapitre des patients énervants, pourtant, l'aventurier ne grimpe pas sur le podium. Les premières places sont chères mais je pense que, durant ces derniers six mois, la médaille d'or revient à cette patiente grassouillette digne représentante du marché cible de la première télévision privée nationale, elle aussi venant pour un renouvellement d'ordonnance. Même procédé de début de consultation. Mais au moment de lui demander le motif de sa plainte, celle-ci stoppe brusquement le processus. "Avant de vous dire quoi que ce soit, je veux savoir qui vous êtes.", me dit-elle toute redressée sur son siège, les mains croisées sur ses genoux.

 

Méa culpa. D'habitude, la secrétaire informe les patients de la présence d'un interne lors de la consultation, et s'il est vrai que je me présentais systématiquement pendant les deux premiers mois, la lassitude et l'habitude qu'ont les patients de désormais me voir ont quelque peu enfreint l'étiquette. N'empêche. Le ton agressif et l'utilisation de l'impératif font partis de ce qui peut m'insupporter le plus dans les contacts humains. Très bien, dans l'absolu j'ai tort. Je me présente donc en fournissant de brèves excuses, ce qui détend un peu l'atmosphère. Lorsque le médecin entre dans son bureau, Jocelyne enchaîne toutes les phrases clichés que j'entend entre cinq et dix fois par jour : "Alors, bientôt la retraite ?", "C'est votre remplaçant ?", "Mais vous allez partir ?, "Ah, y'a du renfort ?", "Houlà, c'est combien médecine, trois ans d'études c'est ça ?". La plupart des patients n'en citent qu'une ou deux pour rire, quoique parfois inquiets d'entrevoir la possibilité de leur -jeune- médecin traitant qu'ils apprécient s'en aller. Jocelyne les accumule toutes. Et de rajouter bien sûr qu'elle est un cas médical, que je vais être impressionné, que c'est une patiente compliquée.  C'est fou le nombres de cas absolument uniques qu'on peut rencontrer en seulement quelques semaines.

 

Autant vous dire que je maintient un sourire très forcé durant l'examen. Car évidemment, tout ce qu'on peut faire de pire pendant qu'un médecin vous examine, elle le fait : parler sans répit pendant l'auscultation des poumons, poser des questions personnelles pendant qu'on tente de préciser une douleur abdominale, rester évasive voire ne rien dire de ses antécédents parce qu'on est étudiant et que "le docteur" connaît déjà tout. Et quand le docteur en question m'explique un peu l'histoire de cette dame, celle-ci de le couper "Ah mais non, ne lui dites rien, c'est trop facile après sinon". Réponse presque immédiate de ma pomme : "Mais madame, il faut bien qu'il vous présente puisque je ne vous connais pas."

 

Une façon polie quoique maladroite de dire que, chère abrutie, être médecin ne signifie pas être medium et que si tu ne dis pas au garagiste quelle problème a ta voiture et que tu refuses qu'il l'essaie, celui-ci va finir par t'envoyer bouler. Quelques secondes plus tard, après avoir écouté son cœur, Jocelyne arbore un grand sourire et semble se réjouir : "Ah, il a raté mon souffle au cœur". Je lève les yeux vers mon sénior et lui répond fermement : "Systolique, foyer aortique, deux sur six". Puis, me tournant vers elle : "Non, je ne l'ai pas loupé". Mon sénior arbore un sourire calme qui indique qu'il a tout à fait compris la situation. Là, tu vois Jocelyne, je commence à perdre mon sourire qui étaient déjà un bien pauvre masque. Et je jure intérieurement que la prochaine fois que tu me les brises en voulant faire ta maligne tu vas passer pour une conne.

 

Et ça ne rate pas. De retour au bureau, devant l'ordinateur, je fais le résumé de mon examen. "Examen sans particularité à l'exception - je regarde la patiente - d'un souffle cardiaque systolique connu, la tension est bonne, il reste quand même une douleur abdominale qui ressemble à un reflux". Jocelyne m'interrompt alors avec un air très fier : "Ah, pas une douleur abdominale, une douleur de l'estomac !". Je la regarde d'un air consterné. Celle-ci semble briller dans son attitude de madame la science. C'est avec un ton blasé que je contre-attaque sans même prendre la peine de faire une phrase construite. "Douleur épigastrique", en forçant un peu le trait sur le deuxième mot. Offusqué, et un peu rougissante, Jocelyne se met à fouiller son sac à main en prétextant qu'elle ne connaît pas nos termes barbares, ce à quoi je répond en souriant et d'un ton faussement aimable que, hé, "neuf ans d'études". Je hais viscéralement ma propre attitude à ce moment-là, et m'en veux d'or et déjà de parler comme un petit intellectuel pédant, mais diable elle l'a cherché pendant l'entièreté des vingt minutes qu'ont duré la consultation. Je suis infiniment soulagé qu'elle reparte et de voir quelqu'un d'autre. 

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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stop snoring 29/04/2014 13:17

The article titled “General Medical” was really an informative post to read. It has got a lot of stuff which parents must know. Such a detailed post can only be written, if you have had a lot of experience in this field. The article was totally worth reading. Thanks.

Kaeso 07/03/2013 23:40

C'est trop mignon l'histoire sur la petite *-* t'aurais du la placer à la fin^^

Darkkeeper 04/03/2013 20:33

LOL le dernier post-it.
J'en ai pas encore croisé des comme celles-là, mais ça arrivera un jour et j'espère à ce moment que j'aurais le même sang-froid que toi :)

Youe 07/03/2013 16:55



Ca s'apprend dans le pire des cas. En l'occurence c'est pas mes patients à moi donc je peux pas faire n'improte quoi non plus niveau étiquette.



Maiffa Inès 04/03/2013 17:40

Ca ne te donne pas envie de devenir un "Dr House" à la longue ? Même si tu semble déjà détenir une solide réparti

Youe 07/03/2013 16:54



Si j'avais de la répartie crois moi la consultation aurait pas duré vingt minutes ahah. Et non, docteur House il attire parce qu'il a la classe mais ça rend pas forcément service aux gens de leur
faire peur.