Cours Florent

Publié le 12 Avril 2012

Oui ? D’accord, merci. La sage-femme vient de m’appeler. Il paraît que j’ai une dame qui vient aux urgences gynécologiques et obstétriques. C’est qu’elles voient tout, les sages-femmes. Elles ont des écrans reliés à des petites caméras situées dans l’unique salle d’attente, pièce étroite et carrée entourée de vitrages. Et munie de toilettes, qu’utilisent toutes les femmes, et je dis bien toutes, juste avant de se présenter en salle d’examen. Parce que, soucieuses, elles prennent souvent soin de se raser et de se faire une propreté rapide avant de venir à l’hôpital. Par contre, avant l’ultime écart de cuisses, un tour au pipi-room s’impose. Ça doit être un déterminisme génétique qui s’exprime selon le nombre de chromosome sexuels identiques du porteur. C’est curieux qu’elles ne sentent pas l’urine après, d’ailleurs, je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de m’en plaindre. Bref, je range les derniers résultats d’examens à classer, vérifie brièvement que tout est bien rangé bien propre et je répète cet aller-retour sous-cortical inlassablement répété toute la journée pour aller chercher les patientes.

 

J’ouvre la porte et j’invite la patiente avant même de voir son visage. Ça peut paraître un peu loufoque mais ça a l’avantage d’une part d’accélérer les choses : même quelques dixièmes de secondes ce n’est jamais inutile quand ça se bouscule – ce qui, ici c’est vrai, n’est pas le cas. D’autre part, et surtout, ça permet de ne pas être complètement ridicule quand on ne reconnaît pas d’emblée une patiente que l’on a déjà croisée. Oh, au bout de quatre mois de stage, on finit par sentir si un visage familier fait partie du show mais au début, on se trouve un peu bête quand on nous répond « vous m’avez déjà vu la dernière fois ». Oui, et ta sœur aussi… Si, si, vraiment.

 

Une fois la porte bien ouverte, je découvre quatre personnes. Une dame coiffée d’un foulard violet, avec une robe rêche et un haut de laine. Un bouton sur l’aile du nez. Une autre, plus jeune, dans les dix-huit ans, emmitouflée dans des grosses polaires, occupée à occuper une petiote à qui je ne donne pas plus de quelques années, visiblement très active. Enfin, un petit homme d’une quarantaine d’année, de faible carrure, barbe et moustache, vieille chemise, jean, teint plus mât que les autres.  Je n’aime pas bien les clichés mais j’identifie de suite ces gens comme roumains. Sauf l’homme, qui semble plus d’origine maghrébine. Peu importe, j’invite l’équipage à me suivre. Du coup c’est tout ce beau monde qui m’emboîte le pas. Note pour plus tard : restreindre l’accès de la salle de consultation à deux personnes, trois au grand maximum avec tolérance. Je trouve deux chaises supplémentaires, règle en une minute les détails administratifs d’une entrée aux urgences – une minute durant laquelle la petite commence déjà à montrer son intérêt à fouiller un peu partout, et pendant laquelle la jeune me déballe avec un accent prononcé en désignant la plus vieille que « elle est pas bien, elle se sent mal, elle vomit, elle est pas bien, elle est pas bien, elle est enceinte, elle vomit ». L’homme reste très silencieux derrière. Soit, une seule doit savoir parler français et elle parlera et traduira pour celle qui a besoin de soins.

 

Je me redresse sur le siège de manière à gestuellement dominer le flot de parole, et incite au calme pour mieux expliciter les choses. L’effet marche à moitié. Au milieu des palabres je cerne que la dame est enceinte et qu’elle ne saigne pas, premier point. Elle a tous les autres maux de la Terre mais surtout, « elle est pas bien, elle est malade, elle est pas bien tu vois ». Ah, oui, parce qu’elle fait partie des gens qui te mettent bien à l’aise en te tutoyant. Je sais que le français c’est une plaie à apprendre et je ne leur jette aucunement la pierre, mais dieu que c’est énervant.

 

Mes oreilles sont complètement saturées des plaintes que la jeune exprime en lieu et place de celle qui se révèlera finalement ne pas être sa mère. Mes yeux s’attardent tour à tour sur deux autres épiphénomènes : la petite chieuse que j’ai entretemps déjà dû évacuer de mon côté du bureau avant qu’elle ne mette le souque dans les dossiers classés derrière moi et qui à présent s’attaque aux feuille blanches de l’imprimante, et la vieille qui présente le fabuleux symptôme de l’envie forcée de vomir qui fait roter. Je me méfie, tout me donne envie de détester cette consultation et cette dame qui n’a pourtant encore rien dit et rien fait. Si tout me semble terriblement exagéré, je préfère mettre de côté ce sentiment de rejet dont je ne démêle pas encore la part observée, la part préjugée et la part émotionnelle, prédominante, qui me donne envie de jeter une chaise dans la tête de la harpie qui ne ferme décidément pas son bec à merde. Jusqu’à ce que je comprenne, via un mot mal prononcé et noyé sous le flot, le motif réel de la consultation.

 

« Avortement ».

 

C’est de suite beaucoup plus clair. J’arrive à m’imposer un peu et explique deux choses : d’une part, l’avortement ne se fera pas en urgence, on l’a mal dirigée – « mais docteur tu vois elle va pas bien » - et d’autre part pour les vomissements on peut toujours, en attendant, donner un médicament. Elle répond qu’elle a déjà vue un médecin qui lui a prescrit « quelque chose ». Elle fouille rapidement dans son sac, duquel elle retire à peu près tout et n’importe quoi, avant d’enfin mettre la main sur… des plaques géantes de Primperan. Pas les petites plaques qu’on trouve dans les petites boîtes vendues à la pharmacie, mais plutôt, genre, des plaques de dix comprimés sur dix, et elle en déballe trois comme ça sur le bureau. Je ne savais même pas qu’on pouvait les distribuer sous cette présentation, et il se passe bien quelques secondes pendant lesquelles je cherche à comprendre comment ces dames ont pu se retrouver avec une quantité suffisante de Primperan pour approvisionner la Somalie pendant un an. C’est à l’instant où je me demande combien ça se vendrait au marché noir qu’un élégant rot me tire de mes pensées qui ont bénies d’être momentanément coupées du monde, et donc, de l’insupportable voix de la « traductrice ». Qui en l’état ne traduit rien du tout, la consultante n’ayant pas dit un traître mot.

 

J’explique quatre fois qu’un avortement ne se fait pas en claquant des doigts, qu’il faut au préalable faire des examens, que c’est tout sauf anodin et qu’il faut par conséquent que ce soit encadré. Néanmoins, il m’est difficile de trancher sur le caractère fictif de la symptomatologie, surtout avec la barrière de la langue, et puis « je vais faire une échographie pour dater à peu près la grossesse, ça pourra que faire avancer les choses ». Allez, on passe dans la salle d’examen. Tout le monde se lève. Euh non mes cocos, un examen gynécologique on va peut-être éviter de tourner à quatre autour des lèvres de la dame. Toi la jeune tu viens pour traduire, mais le bonhomme va sagement rester tenir la mini-diablesse, qu’il serve à quelque chose. Peine perdue, le temps que la patiente monte sur la table d’examen, entre deux rots, que déjà le parasite sur pattes vient courir dans les miennes et le père se ramène pour se rasseoir et s’effacer dans un coin. J’étais pourtant persuadé que c’était le quadragénaire qui allait surveiller la gosse et non l’inverse. Mais on a fait un grand bond en avant : c’est plus calme, ma tête se repose enfin un peu.

 

L’examen est rapide : bonne tension, pas de fièvre, ventre souple et indolore, l’échographie retrouve un embryon qui correspond à une grossesse d’environs sept semaines d’aménorrhée, ce qui correspond à un peu plus d’un mois de grossesse, et objective une activité cardiaque déjà présente. Sept semaines, avec une activité, la solution médicamenteuse est plutôt mal barrée. Je tire mes clichés, et répète une énième fois que je vais faire un courrier pour le centre d’IVG mais que non, ça ne se fera pas là sur le pouce.

 

Grande discussion en langue inconnue entre tous les protagonistes. Toujours à côté de la patiente, je note les données sur le dossier médical, soulagé d’entrevoir la fin de la consultation. Mais ! Le temps de détourner le regard, une fois la conversation alien finie, la jeune se met à avoir un comportement pour le moins curieux. Elle se précipite vers le lavabo, attrape un gobelet en plastique et arrose abondamment la patiente avec. Wait, what happened ? Elle enchaîne en lui infligeant une grande paire de claques d’une telle violence que ça m’en fais faire un pas en arrière. Elle monologue intensivement en ewok. La patiente est quant à elle allongée sur la table d’examen, flasque, mains pendantes, paupières fermées. Un malaise, ici, maintenant ? Doigt sur le poignet : le pouls est là. Respiration : régulière. Prise de tension : toujours bonne. Pâleur ? Pas plus. Entretemps, elle se ramasse deux verres d’eau et au bas mot six baffes que je n’aurais pas aimé encaisser. Et la jeune qui jacasse à la vitesse de la lumière, tantôt pour réveiller la dame, tantôt vers moi pour me préciser une nouvelle : « elle est pas bien tu vois ». Des fois que j’aurais pas compris. Dans le doute, je lève les jambes de l’évanouie en demandant à l’apprentie Rocky de le faire. En réponse, elle jette un autre verre – le quatrième ! – et frappe à nouveau. Je repose les jambes, attrape la folle par le col et lui ordonne assez fermement de tenir les jambes à ma place. Un peu déroutée, elle s’exécute. Bien, à présent que je l’ai immobilisée je peux me concentrer un peu mieux.

 

Quelque chose cloche. Trop de choses ne collent pas, j’ai du mal à comprendre quoi exactement, mais ce malaise ne se passe pas comme devrait se passer un malaise.  La réaction de la fille est trop prompte. Pas une seconde d’hésitation, je n’ai moi-même pas eu le temps de constater les faits devant une perte de connaissance elle-même fulgurante. Et le conjoint qui reste bien tranquillement sur son tabouret sans même ciller d’un sourcil ?

Un peu désarmé entre ce que j’ai devant moi, à savoir une patiente amorphe, et cette délicate impression que cette histoire est redoutablement louche, je me penche pour examiner les pupilles. Trois mots : Résistance. A l’ouverture. Des paupières.

 

Quand plus tard je raconterais l’aventure, ce sera à ce moment-là que mes co-internes et mes chefs me feront un sourire amusé. Pour les non médecins, il faut savoir que quand on perd connaissance, techniquement les paupières y’a absolument aucune raison qu’elles refusent de s’ouvrir. Essayez donc avec quelqu’un d’endormi par exemple, il va peut-être vous casser la gueule parce que vous l’aurez réveillé, mais vous verrez, les paupières elles s’ouvrent aussi facilement que les portes d’une boîte de nuit à un groupe de jeunes filles en string. En résumé, la patiente était en train de royalement me simuler un malaise, peut-être pour montrer que, attention, c’est grave il faut faire l’avortement tout de suite. Et cette brave actrice de bien fermer volontairement les yeux sans se les laisser se rouvrir. Parce qu’au cinéma, quand les gens tombent dans le coma, ils ont les yeux fermés et effectivement on ne les voit jamais les ouvrir.

 

Après quelques secondes de révélation puis de compréhension – je suis quelqu’un de lent -, j’explique donc à la jeune que ce n’est pas grave, et, de façon un peu effrontée, qu’on va simplement attendre un peu. C’est en fait même carrément osé et si je me plante je passe à la fois pour un connard et pour un branquignole. Heureusement la magie du cours Florent opère et en cinq seconde la patiente refait surface aussi vite qu’elle avait plongé. Non, tu n’auras pas ton avortement en urgence pour autant, mais bien tenté. Si seulement je pouvais te maudire ouvertement pour, déjà, avoir tenté de m’avoir, et de deux pour m’avoir fichu une frousse, ça me ferais tellement de bien.

 

« Elle fait ça souvent docteur, parce qu’elle mange pas, ça fais deux semaines elle mange rien ». Ah, elle ne mange rien depuis deux semaines parce qu’elle rote ? Pardon, elle vomit ? Ah mais c’est qu’il va falloir faire un petit bilan pour s’assurer que tout va bien, messieurs-dames ! Sans le savoir elle vient de me donner le fruit de ma vengeance. Le bilan, c’est quelques prises de sang dont on a les résultats en une heure et demie au plus tard. Du coup : « Les résultats mettent bien deux bonnes heures à arriver. Je vous laisserais attendre dans la salle d’attente, comme ça je viens vous chercher dès que je les ai ».

 

Ils me font les yeux ronds. Et oui, si tu veux jouer au plus con on va jouer à deux. Enfin à trois, parce qu’au moment de les raccompagner je m’aperçois que celle qui aurait dû profiter d’un avortement quelques années de cela a aussi joué avec l’imprimante de l’échographie et que celle-ci doit être remontée. De mon point de vue je joue coup double : il m’est impossible, malgré tout ce qu’il s’est passé, de déterminer cliniquement si en effet elle a jeuné et vomit pendant deux semaines – même si j’ai une vague idée. Du coup, non seulement je vérifie mais en plus je la fais chier. Du gagnant-gagnant. Oui, c’est petit, bête et mesquin. Mais j’assume !

 

Deux heures et dix minutes plus tard, après avoir vu plusieurs patientes et signalé au conjoint qui me fais un signe circulaire en désignant sa montre que « non, les résultats ne sont pas encore arriver, ça va venir », je les reconvoque en salle de consultation pour leur annoncer que, comme je le sais moi depuis plus d’une demi-heure, le bilan sanguin est tout à fait normal, et que voici la lettre que j’ai rédigée pour le centre d’IVG parce que, clairement, si je vous envoie comme ça, tel quel, ils vont rien comprendre et ce sera un bordel monstrueux pour eux comme pour vous.

Ils ne le savent pas encore, au centre d’IVG, mais sur ce coup ils m’en doivent une.

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Kaeso 24/05/2012 23:21

Tu violes pas le serment d'Hippocrate en écrivant tout ça?^^

Darkkeeper 03/05/2012 23:51

Très bon article, j'aime beaucoup la façon dont tu narres les évenements, on s'y croirait.

Sylvhem 17/04/2012 20:57

Miracle, Youe est encore vivant :D !

Très bon article sinon, c'est toujours aussi intéressant et j'ai bien rigolé en le lisant. J'espère que malgré ton travail on pourra te lire un peu plus souvent par la suite et, qui sait, un jour
revoir tes supers articles sur les jeux vidéo.

Draghor 16/04/2012 18:43

Ah marrant, j'étais passé sur le blog le jour même de ta publication, on s'est loupé à 5 min ^^'
Encore un bon article qui bat toutes les pseudo-séries médicales à la House.
Je fais transmettre à ma mère, médecin, ça va lui rappeler des souvenirs ^^

Bast666 15/04/2012 13:16

Encore un super article bien écrit, mêlant sérieux et humour, je me régale =D Ça fait longtemps que j'ai lu tout tes articles Medicus, et que j'en attendais patiemment un nouveau, c'est très
enrichissant, et surtout que je me dis que c'est bientôt mon tour (externe l'an prochain)... =p

Bonne continuation Youe, en espérant que tu postes plus d'articles dans Medicus :)

Youe 16/04/2012 13:44



Je vais essayer de poster plus, mais je prends souvent du temps à être satisfait d'un article, d'où une fréquence de postage pas très mirobolente ces temps-ci.