L’Inconnue ordinaire

Publié le 12 Avril 2011

Il est de ces journées qui n’échappent à l’ennui total ou au désastre que par l’ombre d’un détail, minuscule ilot d’intérêt se retrouvant par un complet hasard sur notre route et éveillant en nous une curiosité spontanée, inexpliquée et inexplicable.

 

Le train roulait paresseusement vers la gare d’Annecy. Petite ville de la Haute-Savoie, il s’agissait de ma première étape avant de me diriger plus directement vers la grande Lyon. J’aurais pu attendre un autre train, qui lui était direct, mais le déjà trop long trajet aurait été alors péniblement rallongé d’une bonne heure. J’avais la chance d’avoir pris celui-ci dès son départ, de sorte que je bénéficiais d’une confortable place assise. C’était la première fois que je prenais ce train-là. Pas aussi miteux que le pire de mes souvenirs mais tout de même bien plus vieux que les lignes que je prenais habituellement depuis des années. L’important était qu’il proposait suffisamment de place pour que personne n’ai à se tenir debout, en équilibre précaire dans un entre-wagon. Le rythme frénétique du passage sur les rails ralentissait, signant l’arrivée à la gare. Décollage, recherche de la correspondance.

 

C’est d’un œil hagard que je notais le panneau de diodes informatives, stratégiquement placé au-dessus des escaliers reliant les quatre quais. Il était dix-huit heures et demie, et le train en direction de Lyon ne partait qu’à dix-neuf heures. Une demi-heure d’attente dans le vide, donc. J’en patientais la moitié en marchant laconiquement dehors. Le soleil n’était plus au zénith, et il faisait doux, parfois même une petite caresse de bise donnait à son amant l’envie de s’étendre simplement là et de s’endormir en regardant les rares nuages blancs. C’est avec une légère amertume que je me décidais à monter dans ce second train, dans le but égocentrique d’avoir une place assise. Pas trop proche des portes pour ne pas être dérangé à tout les arrêts, mais pas tout à fait au centre non plus, où sont situées les traditionnelles places par quatre dont, d’expérience, je savais qu’elles étaient les préférées des adolescents bruyants. Une dernière vérification de la distance avec les toilettes et la place idéale était trouvée. A ce moment je remarquais que ce train-ci ressemblait beaucoup au premier, ça aurait pu être le même. Les sièges étaient peut-être un peu moins rembourrés. Ou avaient-ils été éventrés.

 

A dix-neuf heures quinze, un premier message aux haut-parleurs. Le train allait rester encore quelques minutes en gare à cause d’un souci technique. Quelques plaintes, quelques râles, quelques soupirs montèrent parmi les discussions anxieuses des voyageurs. Je ne m’inquiétais pas. Pensez-donc, j’étais un vétéran ayant résisté à un trajet s’étant payé le luxe d’avoir trois heures de retard, alors, vingt minutes. Ce n’était que le temps de lire un ou deux chapitres d’un bon livre. Au milieu du premier, l’appareil eu un sursaut, comme s’il voulait démarrer mais calait.

 

Lorsque je jetais de façon un peu automatique un coup d’œil à ma montre, il était vingt heures moins dix. Toujours pas inquiet, je savais en revanche que cela n’annonçait rien de bon. C’est à ce moment aussi que je vis au travers de la fenêtre, désormais moins éclairée par la lumière d’un soleil en pleine couche, une colonne humaine marchant en file, telle des fourmis, avec leurs manteaux inutiles portés à bout de bras et leurs valises noires traînantes. Les rumeurs naissent à peine qu’à quelques mètres de moi s’entend une voix hésitante : « Ils nous font changer de train ! ». Hésitante car venant d’un voyageur. Un agent officiel aurait eu plus de tonus. Mais il ne s’est jamais présenté. Et, maintenant, j’étais inquiet.

 

Saisissant mes affaires en deux gestes rapides, je m’empressais de partir dans les premiers. Je dépassais la colonne humaine pour la devancer et faire face aux wagons, plus modernes, qui nous accueillaient. Mes angoisses avaient vues justes : ces derniers n’étaient en rien réservés à notre voyage et ne constituaient en réalité que les transports normaux du train direct, celui-là même que j’aurais pu prendre si je n’avais pas voulu arriver plus tôt. Et comme de bien entendu, ils étaient eux-mêmes remplis. Nous allions déranger autant que nous étions dérangés. Aucun gagnant, personne ne sera content. Et effectivement, alors que je me trouvais une place de fortune, debout, entre deux escaliers, dans un couloir étroit, cherchant à faire de la place et ne pas me faire cogner par les valises, j’entendais les voix s’élever. Des billets qu’on n’aurait jamais dû acheter, des tickets qu’on n’aurait jamais dû composter, des lettres de réclamations qu’on ne tardera pas d’envoyer, un scandale que l’on ne manquera pas de signaler, tout y est passé.  A mesure que le train se remplissait une deuxième fois de passagers qu’il n’avait pas vocation d’abriter, le brouhaha s’apaisait de lui-même, les plus énervés étant calmés par les plus résignés et les plus silencieux, dont je faisais partie.  Le train ne partit qu’avec encore une demi-heure de retard, et à ce stade la donne était même aux personnes souriantes. Sourire, car il n’y a rien de mieux à faire. Rire, car être parqué, empilé les uns sur les autres dans une même galère avec un tel retard en était devenu comique.

 

Le cliquetis résonnant à nouveau, j’essayais de trouver une position pour me détendre du mieux possible. Pas évident. Derrière la rambarde de l’escalier montant au premier étage, une adolescente s’était assise entre deux marches. Maquillage noire, mèche, jean usé déchiré, look gothique assumé, elle mâchouillait un quelconque chewing-gum. Elle n’était pas pour autant vulgaire, et sous cette apparence à priori rebelle se cachait probablement l’éternel âge bête où l’on est gentil et poli mais l’on souhaite paraître méchant et grossier. A ma gauche, l’entre-wagon lui-même. Le plus virulent des râleurs, adulte bedonnant avec barbe de trois jours,  s’était trouvé une entre-marche où poser ses fesses et pianotait d’un air accablé sur son téléphone portable. Dans un coin se trouvaient deux jolies jeunes femmes, un peu typé chicos, avec plusieurs bijoux et des jupes dévoilant des jolies cuisses bronzées. En face d’elles deux étrangères au langage qui m’était inconnu mais qui m’évoquait les régions nordiques. Fait soutenu par leurs yeux bleus et leurs cheveux, blonds pour l’une, roux pour l’autre. Elles avaient probablement une trentaine d’année, peut-être un peu moins, les joues rosées et prenaient leur mal en patience, échangeant parfois quelques phrases. A ma droite, plus loin, deux frères et sœurs, dont la plus grande devait être au lycée. Ils s’étaient trouvé en une dame approchant la quarantaine un compagnon de conversation et de jeu. J’ai cru un instant qu’elle était leur mère, mais point du tout. Le plus petit, cheveux coupés courts, lunettes d’intello, qui devait être au début du collège, s’amusait en riant à énumérer toutes les catastrophes qui pouvaient nous arriver encore.

 

Et entre ce trio rigolo et moi, il y avait cette personne, cette ombre noire et silencieuse, cachée par ses cheveux et son manteau sombre. De fait mon regard se porta sur la feuille qu’elle avait dans les mains et qu’elle semblait lire, faute de mieux. Une feuille couverte d’écritures manuscrites bleues et rouges, une copie d’un examen noté, annoté et rendu. Neuf et demi sur vingt, pas de chance, professeur peut-être un peu sévère. Les lignes du document n’étaient qu’à moitié françaises, les autres étaient des caractères chinois. Cette fille, dont j’estimais arbitrairement et sans aucun fondement qu’elle était en fin de lycée, étudiait donc le chinois. Qu’elle écrivait mieux que son français, difficilement lisible. Le contrôle datait de mi-mars, nous étions début avril, il était donc tout récent. Sans faire vraiment exprès, je tombais sur son nom. Un nom commun. Courant. Pas sans saveur non plus, il avait un goût agréable mais connu, comme un plat dont on est friand mais que l’on se cuisine tout les jours. Son prénom était mal écrit, indéchiffrable. Il commençait par un « J ». Quelque chose me dérangeait chez cette fille, et elle n’aida pas la situation en enfermant son examen dans un cahier Oxford vert, réceptacle de ses cours de chinois, qu’elle rangea lui-même dans son sac noir, qu’elle posa sur sa grosse valise noire, que je n’avais jusqu’alors pas remarqué.

 

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Je décidais de moi-même m’occuper. Mais ni mon livre, ni la discrète musique sortant de mon lecteur musical n’arrivait à m’arracher à cette curiosité insidieuse et insistante qui me rongeait à propos de l’inconnue. Je lisais mes lignes sans en retenir le sens, j’entendais la musique sans l’écouter. Très vite, j’abandonnais toute idée de distraction pour me concentrer sur « J ». Impossible, même si pourtant je me tenais juste à coté d’elle, d’observer autre chose que ses mains, soignées, que l’on devinait douces, et ses cheveux, noirs, jusqu’au cou, avec une mèche rebelle narguant son visage qu’elle enroulait de son index gauche occasionnellement. Tout au mieux je discernais un long nez prononcé, pas très joli. Banal si les nez longs ne m’attiraient pas. Nous étions les deux seuls encore debout, à l’exception notable d’une des nordiques à ma gauche qui semblait prendre la fatigue de ses jambes comme un défi à relever. Misant sur la psychologie élémentaire d’un humain, je m’asseyais donc, regardant en apparence le mur en face mais en réalité lorgnant les gestes de l’inconnue. Jambes très repliées sur moi-même, pour laisser le couloir libre, même si personne ne passait pour l’instant. Je maudis intérieurement ma myopie qui m’empêchait d’espionner du coin de l’œil des détails que j’aurais pu observer. Seules me parvenaient de vagues formes noires et vertes floutées à l’extrême. Cependant, la psychologie se révélait fiable et l’inconnue, « J », décida de s’asseoir à son tour. En repliant, elle aussi, les jambes au maximum.

 

Elle portait un beau jean, avec des ourlets rapides. Pas trop serré comme il était de mode, de sorte que ces cuisses ne ressortaient pas telles celles d’une grenouille. Elle portait des chaussures noires, en cuir, d’une forme similaire à celle des Converses. Les Converses font de jolis pieds aux filles, c’est certain. Et une fille qui a les jambes repliées sur elle a quelque chose de mignon, d’innocent, de touchant quand bien même on ne voit pas son visage, toujours caché par ses cheveux et ses bras, posés à présent sur ses genoux, donc projetés en avant. Elle avait des poignets un peu maigres. Pas de vernis sur les ongles, pas de bijoux, pas de bague ou de bracelet, et tant mieux, ils auraient gâché le spectacle de cette peau sans imperfection, blanche sans être pâle. Sous son long manteau elle portait un tee-shirt, ou un débardeur vert, de la même couleur que son cahier. Des mots anglais étaient inscrits mais le manteau en couvrait la moitié.

 

Je ne comprenais pas l’intérêt que je portais à cette inconnue. Pourquoi ses vêtements me plaisaient. Pourquoi ses mains m’hypnotisaient. Pourquoi ne pas apercevoir son visage me frustrait tant. Pourquoi ne pas connaître le son sa voix m’était aussi pénible. Elle était là, sa présence était discrète, et pourtant elle captait ma curiosité avec une force démesurée, ridiculement puissante.

 

Plusieurs fois, l’inconnue ressortit son cahier de cours. Elle n’était définitivement pas une bonne dactylo, c’était tout juste si j’arrivais relire ses traductions. Son cahier vert était rempli de feuilles diverses, pliées, cornées, autres manuscrits ou photocopies. Elle n’écrivait qu’en bleu. Pas de trace de noir, de vert ou de rouge.  Toujours le titre de la matière ou de la leçon en haut, centré, souligné à la main négligemment. Pas une lettre plus grande qu’une autre. Toujours un seul trait tortillé pour souligner les éléments importants. Une écriture, en soi, pas très ronde, peu soignée, pas très féminine. Elle lisait de haut ses notes, puis tournait une page, faisait mine d’en lire d’autres, puis revenait aux premières. Je me surpris à me demander si, comme moi, elle cherchait à observer quelqu’un, à découvrir des détails, des attitudes, sans en avoir l’air, sans véhiculer une image étrange aux yeux d’autrui. Je me plaisais à imaginer que cela pouvait être moi, même si c’était évidemment très peu probable.

 

Pour progresser un peu, je décidais d’étendre mes jambes contre le mur, barrant la route à d’éventuels égarés dans ce couloir de quelques mètres. La psychologie élémentaire étant toujours de mon coté, l’inconnue fit de même quelques instant plus tard, plus élégamment. Ses pieds se joignaient à la pointe et ses jambes étaient à peine arquées, alors que les miennes restaient bien inélégamment pliées et les pointes de mes godillots dont j'étais pourtant content se tiraient la tronche. Définitivement, j’aimais ces chaussures en cuir et ce jean, sa façon de l’avoir retroussé.

 

Bien entendu, engager la conversation aurait largement permis de faire fi de toutes ces difficultés très superficielles, voire construites par ma timidité et par moi-même. Mais tout le charme, tout le mystère de cette découverte progressive, faite de supposition, de projections, d’imagination confirmée ou infirmée par fragments aurait été brisé. En outre, l’inconnue passa assez rapidement un casque audio à ses fines oreilles, faisant signe au monde extérieur qu’elle ne cherchait pas ce genre de distraction. Un casque simple noir avec, sur chaque écouteur, une grande étoile blanche à cinq branches. Je ne parvins pas à entendre la musique, c’est là la qualité des casques de garder le son pour l’utilisateur seul, et la qualité des gens bien éduqués que de ne pas faire profiter les autres de leur goûts musicaux.

 

Longtemps je ne parvins qu’à entrapercevoir un menton allant un peu de l’avant. Ordinaire. C’est quand un jeune contrôleur courageux passa informer les voyageurs que la chance me sourit. Alors que je les observais, lui et son uniforme peu chatoyant, l’inconnue leva soudainement les yeux pour demander s’il était gênant qu’elle n’ait pu valider son billet. Une cascade de sens m’envahie alors qu’enfin j’entendais le son de sa voix. Une voix ni fine, ni lourde, un peu chantante comme celles des filles réservées. Une voix ordinaire, que j’aurais facilement pu louper, car elle parlait si peu fort que les bruits alentours la couvraient presque. Elle s’exprimait humblement, d’un ton interrogatif, en retrait, mais sans hésitation. Ce qui confirmait chez moi l’image d’une personne élégante, simple, agréable, douce. J’eu le temps d’observer rapidement son visage. La mèche qui me gênait tant n’était en fait pas si large, elle était juste idéalement placée pour m’obstruer la vision. Sous cette mèche se cachait un visage dont j’ai déjà évoqué le nez et le menton, une bouche ni large ni petite, un peu basse et donnant un léger air involontairement hautain. Pas de rouge à lèvre, pas de maquillage apparent. Des joues un peu plates, mais pas creuses. Une peau qui, cette fois-ci, me semblait un peu pâlotte, moins parfaite que celle de ses mains. Ordinaire. Son âge était définitivement à peine au-dessus de la vingtaine d’année, et je la voyais du coup comme une étudiante à mi-cycle. Elle avait un front que l’on devinait grand mais bien caché par ses mèches. Et des yeux, bien sûr, des yeux en levé de soleil. Le contrôleur lui assura que, vu la mélasse et le chaos agitant les lignes de train, les billets n’avaient plus aucune valeur. Comment les contrôler de toute manière quand le personnel avait tout juste la place de passer ? Elle rangea donc sa carte inutile dans une poche, et se rassit à mon coté.

 

Entendre sa voix avait été agréable, découvrir en une étincelle de temps son visage était satisfaisant, mais j’avais manqué, hélas ! Le principal : ses yeux, son regard, ces deux miroirs de l’âme qui peuvent vous trahir, séduire, et qui, parfois, peuvent être lus et être plus honnête que tout le reste. Il me manquait cette information, et elle m’apparaissait capitale. Je ne sais ce qui me troublait le plus, ne pas avoir eu un aperçu de ses yeux, ou l’importance que j’y consacrais. Sans doute était-ce l’ennui flagrant et mortel qui me poussait à me poser des questions qu’en temps normal je n’aurais pas même envisagé. Peut-être y avait-il plus que ça. Cette inconnue, cette « J » au nom si commun, aux attitudes si ordinaires, à l’impression si banale, m’attirait pourtant. Une sorte de fascination étrange, clairement pas libidineuse, pas vraiment intéressée, pas franchement amoureuse, et complètement incontrôlable. Je ne souhaitais en aucun cas lui faire la cour, mais je brûlais d’envie de lui prendre la main, de sentir sa peau, ses doigts dans les miens.

 

Elle tenta d’appeler ses parents, ou des proches en tout cas, pour les avertir du retard. Forcément, la communication coupa très vite alors que le train progressait dans les campagnes sans réseau. Je m’autorisais une remarque amusante sinon pertinente sur ce fait. Elle pencha légèrement la tête vers moi, aux trois quarts, en souriant en en riant de ce petit ricanement qui vous vient de l’intérieur, qui vous surprend mais pas suffisamment pour vous faire rire aux éclats. Grande victoire, ce petit rire, grande victoire. Discret, mignon. Commun. Mais encore une fois, la nature de ses yeux se dérobait encore, car si elle m’avait béni d’un regard, celui-ci était profondément rieur, or ses yeux se plissaient en demi-lune inversée quand elle souriait. Un aspect qui donne aux filles ayant la chance de le posséder un charme qui craquèle toute résistance masculine possible. Mais qui ne laisse pas deviner ni la couleur ni les sentiments. Manqué.

 

Par quelques fois encore nos habitudes et nos mimétismes très humains jouaient à notre place. Elle repliait ses jambes, je le faisais inconsciemment peu après. J’étirais mon dos, et son tour venait dans les minutes suivantes. Pas une fois, cependant, je ne parvins à observer discrètement le fond de ses yeux. Il arriva qu’elle rit encore grâce à moi, lorsque je reçus l’un ou l’autre appel téléphonique et ironisais la situation. Mais c’était tout. Quelle force diabolique arrivait à m’empêcher de voir ce détail alors même que nous étions si proches que, s’il n’en était à la déplaisante odeur de la saleté du couloir, j’aurais pu humer son parfum sans la moindre difficulté ?

 

Enfin, après cinq heures de voyage inconfortable physiquement et éreintant mentalement, le train commença à entamer sa dernière décélération. Nous approchions de Lyon, terminus de nuit. M’aidant d’une barre en fer au-dessus de moi, je m’agrippais et me levais péniblement, mes membres endoloris par la position prolongée et mon dos raidi. A la campagne, j’étais encore rêveur. A l’approche de la ville, comme si celle-ci possédait une aura, mes habitudes de citadins reprenaient le dessus. Mes pensées vis-à-vis de l’inconnue devaient à présent partager mon univers avec celles m’invitant à vite attraper mon sac pour sortir rapidement et ne pas m’attarder dans la gare. Néanmoins, je ne perdais pas de vue ma frustration envers « J ». Je pensais en terminer là, mais un autre geste involontaire allait m’apporter délivrance. Alors que l’inconnue esquissait les mouvements pour se redresser, je lui tendis machinalement la main pour l’aider. Surprise puis reconnaissante, elle accepta mon aide. Nos regards se croisèrent pour la première fois de plein fouet, en face à face, de toute leur intensité, et cette fois-ci pas de rire cachotier ou de mèche ennemie. Dominant son visage ordinaire, ses yeux étaient noisettes, marron-orange clairs, tirant un peu sur le gris pâle sur les cotés. Ils n’étaient pas particulièrement profonds. Ils n’étaient pas particulièrement expressifs. Ils n’étaient pas particulièrement rares. Ils étaient beaux, ordinaires. Deux étoiles perdues parmi toutes les autres.

 

Je franchis les marches de la gare, descendant d’un pas rapide les escaliers afin d’éviter le gros de la foule et sa lenteur exaspérante. L’instinct du citadin pressé semblait être revenu. Quand, soudain, je m’arrêtais, au milieu du chemin. Sans savoir pourquoi, je me retournais, cherchant l’inconnue.

 

Elle n’était plus là. Une fille exceptionnellement ordinaire noyée dans une foule ordinaire.

Rédigé par Youe

Publié dans #Dixi

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otak 18/05/2011 15:23


C'était bien cool à lire mon gars =]

En plus, comme j'ai souvent pris le train à une autre période de ma vie, je ne peut que comprendre ton ressentit ;)


Shadowfox 18/04/2011 12:06


Je ne sais pas si tu t'es déjà poser la question Youé, mais qu'est ce qu'il y a de plus beau ?

Ce qui t'a peut être attiré chez cette fille n'était peut être pas seulement sa beauté comme tu l'a déjà dit et ça se remarque ( y'avait des filles beaucoup plus "visible" ) mais son mystère. Le
Mystère rend beau car il fascine.

Toute les muses sont inaccessible... C'est bien pour ça qu'elles nous inspire après tout non ? :)


G.Quétand 16/04/2011 16:46


Alala t'avais apparemment 213 occasions de lui parler c'est vraiment dommage.

En plus le genre de truc "elle met ses écouteurs elle veut pas être dérangée" je pense que c'est en partie une raison qu'on se cherche pour ne pas tenter d'engager la conversation (le timide trouve
toujours tout un tas de bonnes raisons, moi le premier).

Bon sinon globalement ca manque de cul.


Youe 16/04/2011 19:53



Et ben justement dans "L'Archipel du Rêve", y'a plein de scènes érotiques plus ou moins explicites ! Et un peu bizarres aussi.



Flocon 15/04/2011 15:06


Il serait effectivement dommage de n'utiliser ces qualités littéraire qu'à la rédaction d'ordonnances...
Impressionnée


Galoo 15/04/2011 10:40


Ah, j'ai déjà eu droit souvent à ce genre d'étude hasardeuse de ma voisine de train (lorsque c'est une femme évidemment). Je n'ai jamais pu leur parler, à part une fois et c'était d'ailleurs à
cause d'un train annulé, comme quoi !

Très bien écrite, cette petite nouvelle qui ne paye pas de mine mais qui se lit tranquillement, qui prend le temps d'observer et de déduire. Chapeau.

Moi qui pensait à avoir du mal à avaler ce pâté, j'ai tout lu d'un coup !