La Charité s'il vous plaît !

Publié le 3 Février 2013

J'ai déjà évoqué auparavant une journée presque habituelle de garde en tant qu'externe. Lesdites gardes, et on en a récemment beaucoup parlé dans les médias et leur capacité à jamais surprenante de déformer la réalité, existent évidemment toujours lorsqu'on est interne. Le passage entre les deux statuts est ténu la première année et autant vous dire qu'au début on se fait un peu dessus. A Saint-Etienne, on est de garde dans l'hôpital dans lequel on exerce. Dans les hôpitaux périphériques, c'est à dire ailleurs qu'au centre hospitalier universitaire, les externes n'existent pas. De même, le médecin sénior peut exhiber une capacité de présence très variable : le fameux "bon, il est dix heures du soir, je vais me coucher, tu t'occupes de tout" redouté de tout les internes. Et il existe à Saint-Etienne des gardes particulières "à la Charité".

 

La Charité est un hôpital gériatrique en plein centre-ville. Son secteur est partagé avec deux autres hôpitaux : Bellevue et Trousseau, eux-mêmes situés à une petite dizaine de kilomètres, et qui prolongent l'offre de gériatrie en y ajoutant des services de rééducation et de psychiatrie. De vieux hôpitaux en structures pavillonnaires comme c'était la mode il y a quelques décennies. Les gardes dans ce secteur y sont réputées plus agréables : moins d'appel, moins d'urgence, mois de stress, on y dort assurément mieux. L'autre particularité c'est que l'interne est seul aux commandes. Il peut bien appeler un médecin des urgences du C.H.U. mais sur le terrain il reste la seule autorité.

 

Ce vendredi soir je rentrais d'une journée de travail chez un généraliste. Il était dix-huit heures trente avec un peu moins d'une dizaine d'heure de consultations au compteur. Le médecin m'avait offert quelques cadeaux dont un lecteur de glycémie, comme ceux qu'ont les personnes diabétiques. J'étais donc de fort bonne humeur au moment de franchir le grand portail de la Charité et garer ma voiture juste derrière. Il s'installait épais et pesant un brouillard et mon souffle créait de la vapeur devant mon nez. Un coup œil autour de moi pour trouver la petite Clio blanche estampillée du logo de l'hôpital, que l'on récupère pour se rendre à Bellevue et à Trousseau. Espérant très naïvement ne pas avoir à l'utiliser je prends la direction d'un des pavillons en remettant mon écharpe en place. La majorité des places de parkings sont vides à cette heure. Les bancs sous les quelques arbres de la cour sont délaissés et commencent à geler. La vieille grande porte blanche en bois du pavillon m'offre quelque résistance et grince bruyamment, comme outragée. Au rez-de-chaussée, devant les escaliers protégés de grilles de fer montant dans les services, je perçois et reconnais instantanément l'odeur de cet hôpital. Les bâtiments de santé ont une odeur bien à eux : on a tous en tête par exemple l'odeur aseptisée d'une pharmacie ou d'une désagréable séance chez le dentiste. La madeleine de Proust fonctionne ici aussi : un savant mélange de produits désinfectant, d'odeurs corporelles et de couches remplies.

 

Le claquement brusque de la porte qui se ferme me sors de mes souvenirs olfactifs. Je prends l'ascenseur pour monter directement au deuxième étage. Un grand ascenseur lourd et lent, mais j'ai peu de motivation à ouvrir et refermer derrière moi chaque grille des escaliers. Le temps de récupérer un jeu de clés et un téléphone portable à un collègue pressé de rentrer chez lui et je me rends vers le troisième et dernier étage. Le porte-clés en comporte trois ou quatre, mais une seule est utile : une petite clé classique qui sert à ouvrir une porte presque cachée à coté des vestiaires des femmes de ménage et de la ventilation, et sur lequel une notice urgente datant du début des années deux-milles enjoint les utilisateurs à bien arrêter les appareils électriques, à cause du risque d'incendie. Cette fois-ci, je sors mon stylo, entoure d'un fin trait noir le mot "urgent", dessine une flèche vers la date, et écrit "LOL". C'est stupide, mais ça me fait rire. Un tour de passe-partout et j'entre dans la pièce. Un appartement, sous les toits du bâtiment, qu'on n'oublie pas...

 

2013-02-02 17.19.15

L'entrée de l'hôpital de la Charité. Sous le soleil radieux de Saint-Etienne.

 

Il y a un an je faisais mes premiers pas dans ce long couloir blanc et angoissant. Chacun d'eux faisait souffrir le plancher qui grinçait pour exprimer sa peine. Le couloir donne sur une salle de bains blanche  et vétuste avec une douche dont le pommeau est fendu, un lavabo supportant un gobelet rempli de vieilles brosses à dents défaites, et des toilettes étonnamment propres. A gauche se trouve une salle-dépôt occupée par un minuscule lit au matelas poussiéreux, une armoire en bois fermée, des poubelles pour les draps et une pauvre grosse télévision cathodique, abandonnée contre un mur. Sur une petite étagère trône un téléphone d'un blanc vieillît tournant au jaune, avec un papier tout aussi âgée conviant les occupants à ne pas abuser de la ligne - c'est l'hôpital qui paie. Le parquet de la pièce est d'un vert vomi et il n'y a que deux fenêtres de la taille de mon avant-bras - et je suis petit - pour éclairer puisque l'ampoule du plafond est décédée. Restait une dernière chance pour donner au lieu l'adjectif de "vivable". Cette dernière pièce sur la droite est bien plus grande. Il y a une petite kitchenette avec plaques électriques, un four à micro-ondes et une cafetière asséchée. Des couverts et des torchons sont disposés ça et là. Les placards sont déserts. Je notais un petit frigo vide et une petite table pour manger sur laquelle est disposée une pile de magazines féminins. Un plus grand lit trône en face d'une télévision grise aussi grosse que la précédente mais apparemment en état de marche. Enfin, trois bons fauteuils rouges d'allure confortable mais défoncés. L'ensemble est sombre, très sombre, et l'éclairage par deux vaillants néons blancs, oppressants et vrombissant n'égaie pas bien l'ensemble. Les fenêtres sont toujours aussi petites mais plus nombreuses, à proximité du lit. Il règne le tenace parfum des endroits renfermé et jamais vraiment aérés. Allumer la vieille lampe de chevet des années trente eut fini de me déprimer par sa lumière jaune poussin. Aussi je m'asseyais sur le lit et branchais pour la première fois cette télé, unique potentiel divertissement, dont le son était terriblement altéré et désagréable. Seul source de sourire : une écriture tout en majuscule laissée par un de mes prédécesseurs sur le mur au feutre vert : "CA GRINCE !". En effet, le sol ici est encore plus endolori que celui du couloir.

 

Redécouvrir ce petit appartement aujourd'hui me paru étrangement agréable. Intemporel,  inchangé. Les magazines féminins ont dû subir un dégât des eaux, leurs pages collées les unes aux autres. La lampe de chevet dépressive et déprimante est désormais morte et n'affiche plus aucune volonté de baver son halo jaune nulle part. La plus mauvaise surprise reste la télévision, devenue silencieuse. Aucun ancien remède ne fonctionne : j'ai beau vérifier les câblages, allumer et éteindre, repositionner la télévision, et même taper prudemment dessus, l'image du journaliste est là mais seul un strident grésillement sort des enceintes. Je me félicite d'avoir songé à prendre des livres pour patienter. Je pose mes affaires en soupirant, range quelques biens dans le réfrigérateur, vais chercher draps et couverture, le dernier magasine féminin putassier et m'installe sur le lit. Qui grince.

 

Ce n'est qu'après avoir subi les images et déboires de vacances de célébrités et au bout  d'une trentaine de pages du Trône de Fer que je reçois le premier appel. Le portable de garde est neuf et léger : adieu l'appareil à l'écran cassé fourni un an auparavant. La sonnerie est joyeuse, un peu fêtarde. Tant mieux : je suis devenu allergique à l'ancienne sonnerie par défaut d'Orange, qui me crispe encore à chaque fois que je l'entend. Je décroche.

 

"Bonsoir, c'est Trousseau Un".

 

Un sentiment de lassitude m'envahit brusquement. Le souvenir des appels foireux des infirmiers et infirmières. Chaque garde est un véritable tirage au sort des équipes, et il n'est pas rare qu'un soignant demande notre intervention parce qu'un patient "n'est pas bien, je 'le sens pas". Ou encore de se faire réveiller à trois heures du matin pour contrôler un résultat biologique qui aurait pu et dû attendre le lendemain matin. J'encourage la voix féminine à continuer. Elle m'appelle "pour une patiente de quatre vingt cinq ans, entrée à l'hôpital suite à une insuffisance cardiaque gauche, chez qui on a découvert un œdème pulmonaire aigüe, avec un protocole par diurétique  de soixante milligrammes intraveineux toutes les quatre heures si la diurèse est inférieure à quatre cent, mais qu'elle n'a pas réalisé cette fois-là car elle trouve une tension artérielle en dessous de dix". Je reste quelques secondes abasourdi d'une telle précision et m'en veut un peu d'avoir sous-estimé cette demoiselle. Pour les non initiés à ce langage barbaro-scientifique, parlons un instant français : le cœur de la patiente ne bat plus aussi efficacement que devrait, ce qui accumule de l'eau dans ses poumons, et on lui donne toutes les quatre heures un produit qui fait uriner et donc évacuer l'eau en question. Le problème c'est que l'eau ça sert aussi à tenir une pression sanguine correcte, et ce médicament fait donc aussi diminuer la tension, qui est déjà bien basse chez cette dame qui commence à accuser son âge. Je lui répond qu'elle a bien fait et que je passe pour voir la dame et faire mes prescriptions.

 

Je raccroche, enfile mes chaussures, et hésite. Finalement, j'enfile aussi ma blouse. Comme je ne travaille plus directement pour le CHU, j'ai pris une de mes anciennes blouses, estampillée du logo des hospices civils de Lyon. C'est souvent amusant de voir les réactions des médecins stéphanois face à cette blouse issue du territoire ennemi ; je me suis déjà fait appeler "quenelle" par un chef de service. Puis j'enfile un part-vent bleu et quitte le bâtiment. Le froid me mord le visage, mais il n'y a ni pluie, ni neige, ni vent. Les gardiens de nuit me confient les clés et les papiers de la Clio blanche. En m'installant je cale le téléphone à proximité pour ne pas rater un éventuel appel sur la route. Le reste des affaires sur le siège passager. Je suis le dernier à parler voiture et c'est un domaine qui m'ennuie profondément, mais je dois bien admettre que celle-ci est grisante à conduire. Elle a tellement plus de reprise que la mienne, accélère tellement plus vite, réagit tellement mieux. La cerise sur le gâteau serait d'avoir un gyrophare bleu, j'en abuserais tout le temps. Ooooh, et puis une sirène ! Sweet dreams.

 

Quelques kilomètres plus tard, je me gare dans la rue de Trousseau. Je me souviens de la première fois que j'ai dû trouver le chemin de cet hôpital. J'ai été obligé de m'arrêter à un cabinet de SOS Médecin pas bien loin et de demander à la jeune secrétaire de nuit de chercher le chemin sur internet. En effet, la seule indication des infirmières à l'époque avait été de dire que c'était "en face de Bellevue". Oui, en face, vers l'ouest derrière une ligne de train et deux pâtés de maisons, mais en face. Une vieille habitude me pousse à éviter de me garer juste en contrebas de l'hôpital : les équipes scrutent parfois et, quand elles voient la voiture, nous appellent de trop. Parce que "en temps normal on ne vous aurait pas appelé, mais puisque vous êtes là...".

 

Je rentre dans Trousseau. La structure est beaucoup plus petite que les autres, il n'y a en fait que deux étages pour autant de services de gériatrie. Contrairement aux deux autres hôpitaux, je n'ai jamais eu l'occasion de le voir fonctionner de plein jour, aussi pour moi cet endroit est-il définitivement associé à mes gardes, comme symbolique. Une femme discute avec le veilleur de nuit. "Ah, il est arrivé un soucis ? Vous allez où ? Au premier étage ? Ah c'est bon alors". Oui, si c'est bon, alors. Je retrouve l'infirmière qui m'a appelé. Une petite blonde, dynamique, souriante - j'ai de la chance - qui me conduit au bureau médical puis m'indique où se trouve la chambre de la patiente. J'ai toujours une petite pensée quand j'entre dans ce bureau de nuit, je me demande toujours à quoi il ressemble la journée quand les gens s'affairent et travaillent. Tiens d'ailleurs, j'avais le souvenir que ce bureau en particulier sentait mauvais la nuit. Ouverture du dossier médical. Les premières pages décrivent brièvement les maladies principales et les conditions de vie de la patient avant d'entrer ici. Rien de bien particulier, je passe aux pages suivantes, qui sont un suivi régulier depuis l'entrée à l'hôpital. Les écritures manuscrites des médecins et internes sont heureusement lisibles. Je me concentre sur les dernières pages. Le produit pour uriner est utilisé depuis bien trois semaines, moins pour vider les poumons de leur eau - chose faite depuis déjà plus de dix jours - que pour relancer une histoire rénale un peu compliquée.  Les tensions sont habituellement bonnes, mais les médecins ont rajoutés plusieurs traitement depuis la veille qui, eux aussi, font uriner et baisser la tension. Je vais voir la dame, avec déjà dans l'idée de ne pas réaliser le traitement cette nuit. Et j'attend car on lui change sa couche. Et m'habille de quelques protections car on ne m'avait pas précisé que la chambre était en isolement à cause d'une bactérie résistante. Quand j'entre enfin, la dame, allongée dans le lit et couverte des draps blancs et jaunes âcres, me souhaite faiblement le bonsoir. Elle se porte presque comme un charme, très fatiguée mais respire bien, l'auscultation des poumons est tout à fait normale et j'apprend que la saturation en oxygène est outrageusement correcte. C'est vrai que sa sonde urinaire ne donne pas beaucoup, mais ça ne sera pas le problème majeure de cette nuit. Du reste, elle est particulièrement cohérente pour une patiente de Trousseau qui a plus l'habitude de voir ses pensionnaires déambuler sans but ou répéter inlassablement qu'on les a emprisonné et qu'ils veulent sortir. J'explique qu'on ne fera pas ce traitement de suite. Dans quatre heures, pourquoi pas, peut-être, mais seulement si la tension est suffisante. Je me vois mal gérer seul une hypotension sévère chez une dame au cœur fragile. Elle comprend parfaitement, et me remercie. J'ai de moins en moins l'impression d'être à Trousseau tant tout se passe bien. Mot dans le dossier, vérification des bilans du lendemain, merci au revoir. Affaire réglée, je rentre. Enfin, pas de suite, d'abord il faut que je trouve une dernière fois l'infirmière pour qu'elle me rappelle le code qui active l'ascenseur.

 

2013-02-02 17.18.29

La petite cour de la Charité. Toujours sous le soleil.

 

Le chemin du retour me frappe. C'est le même que lorsque je rentre chez moi. J'habite tellement près de la Charité que je pourrais passer ma garde à mon domicile. Il me suffirait de tourner à gauche, là, maintenant, après ce feu à coté du tram, au lieu de tracer ma route tout droit. Mais l'idée d'être réveillé dans mon propre lit en pleine nuit pour aller travailler me déplaît trop pour être validée. Tant pis, je continue dans les rues désertes. Il faut dire que Saint-Etienne n'est pas ce qu'on pourrait nommer une ville vivante de nuit, loin s'en faut : il m'est déjà arrivé d'être refusé dans un restaurant qui fermait ses portes... à neuf heures du soir. Virage à droite, deuxième rue, virage à gauche, les deux feux de signalisation, tout droit au fond, puis virage serré à gauche, les gardes de la Charité m'ouvrent les grilles, je gare la Clio, j'éteins le contact. Je rallume le contact. J'oublie toujours de relever le kilométrage, qu'il faut écrire sur un registre. Je note le kilométrage, je coupe le contact, j'ouvre la porte, je manque de me briser une jambe. Un verglas particulièrement agressif s'est installé et c'est en patinant que je vais rendre les clés du véhicule. Les gardiens me demandent si la route est dangereuse. Pas encore. Mais la cour, si : Holiday on Ice jusqu'au pavillon de ma chambre !

 

Je m'aperçois que j'ai pris mon temps, il est bientôt vingt et une heure. Je sors mon cadeau de son emballage. Ooooh, un lecteur glycémique à écran tactile ! Je décide de le tester. Je prépare la petite aiguille, j'insère une petite languette et je me pique le bout du majeur quand le lecteur me le demande. Le temps qu'il absorbe ma maigrelette goutte de sang, le verdict tombe : je suis en bonne hypoglycémie. Dubitatif, je refais le test deux fois mais, si la valeur donnée par le lecteur change un peu selon le doigt piqué, je reste bien inférieur à la norme. Bon, et bien je pense que ça signifie qu'il est temps de manger. Je sors la boîte de Pasta-Box et le coca du frigo. En fait, un repas est gardé en vie pour l'interne de garde, mais je n'ai mangé qu'une seule fois ce plateau, et plus jamais je n'ai retouché à de la nourriture de la Charité. Mon repas de ce soir n'est pas faste mais au moins est-il comestible. Fut un temps ou le coca et un paquet de bonbons acidulés constituaient un sérieux réconfort en cas de pépins sévères. Le temps de réchauffer la nourriture, j'ouvre les fenêtres et m'accoude sur les toits. D'ici on entend les pauvres gars bourrés qui ont perdus leur chemin et les étudiants fêtards.

 

Quelques dizaines de pages de roman encore plus loin, deuxième appel. Un service juste à coté, désigné "M1", me prévient qu'une patiente vient de tomber. Pas de blessure grave apparente. Je pose toujours la question des blessures apparentes parce que je déteste suturer. Direction un autre ascenseur, encore plus vieux et bien caché, qui relie les deux services. Arrivé devant, je me sens bête. Le code ? J'avais oublié qu'il en fallait un ici aussi. J'en essaie un qui me passe par la tète... et il marche. Je me demande depuis combien de temps il est utilisé, probablement déjà bien quelques années avant mon arrivée à Saint-Etienne.

 

Je n'aime pas ce service "M1" en particulier. Les lumières n'y sont jamais allumées, les couleurs dominantes sont l'orange délavé et le vert, c'est une plaie de trouver l'équipe soignante, il n'y a pas de bureau médical à proprement parler, et tout est exigüe. J'essaie de passer rapidement devant les portes à semi ouvertes de certaines chambres, de peur de réveiller les occupants et de me faire alpaguer par un "docteur !", un "monsieur !" voire même un "madame !". On m'informe que la chute est survenue dans la deuxième chambre sur la droite. Arrivé devant la patiente, dorénavant encadrée dans un lit avec barrières, je met en route mon protocole de chute de nuit : traitement qui fluidifie le sang ? oui, non ; saignement externe ? oui, non ; Signe de trouble cognitif ou neurologique? oui, non ; signes de fractures ? oui, non. Emballez, c'est pesé. La dame commence néanmoins à pleurer et me raconte qu'auparavant elle ne tombait pas comme ça. La pauvre ne devait pas être hospitalisée depuis très longtemps, et dieu sait si ces services peuvent être déprimant de nuit. Va pour discuter quelques minutes, le temps de lui mettre une main sur l'épaule et l'apaiser un peu. C'est un semi-échec, elle arrête de pleurer mais je ne pense pas qu'elle aura un sommeil serein. Je remplis le constat en demandant vaguement les circonstances de la chute à l'infirmière. C'est toujours la même chose : un aller-retour périlleux aux toilettes ou une tentative téméraire d'escalader les barrières du lit médicalisé. En fait seule ma première "chute" est digne d'être mémorisée : un patient dément qui a cru voir dans sa chambre un champ de tomates. Forcément, il fallait qu'il aille investiguer, et inutile de préciser qu'il n'a jamais trouvé les tomates. Bon, je signe, et je me sauve en vitesse. Pas envie de traîner ici. Ni dans l'ascenseur ninja.

 

Il est minuit passé et j'en suis à mon quinzième retournement dans le lit. J'ai vérifié trois fois de n'avoir pas oublié une fenêtre. Mais non, j'entend toujours comme si j'y étais les hurlements d'une bande d'adolescents débiles et probablement bien entamés à l'alcool - du moins je l'espère pour eux. C'est presque avec soulagement que j'accueille l'appel suivant... deux heures plus tard.

 

"Bonsoir, Mathias Rockart, je suis infirmier au pavillon 50. On a une personne décédée."

 

Un autre classique, après la chute. Je lui fais tout de même préciser de quel service il vient. "Ah, moi et les noms de fleur ce n'est pas mon truc. C'est au deuxième étage !". Et oui, des noms de fleur. Car voyez-vous, lorsqu'on est pas préparé, se faire réveiller à trois heures du matin, et s'entendre dire encore à moitié dans la brume du sommeil qu'il y a un décès à Nénuphar, et bien c'est une expérience en soi. Cette fois-ci, zut à la blouse. Dehors la glace gagne du terrain et je suis obligé de m'en mettre partout - pardon, de racler le gel sur le pare-brise de la Clio. Moment dont profite Mathias pour me rappeler et me préciser le code d'entrée du bâtiment, temps dont profite mes terminaisons nerveuses pour me rappeler douloureusement qu'une peau rougie par le froid n'est pas agréable : plus vite je serais dans la voiture, mieux cela sera. En route pour Bellevue cette fois. Mais si, c'est facile, c'est en face de Trousseau !

 

Bellevue fait partie de ces exemples pathognomoniques de la logique humaine. Peu d'indications, les numéros des pavillons se suivent  jusqu'au pavillon quarante-neuf, tout au nord du site. Le pavillon cinquante, lui, est isolé et se positionne à l'opposé, tout au sud, il faut même prendre un autre chemin pour s'y rendre. C'est très pratique de comprendre ça de nuit. Donc, direction sud, et un rond-point plus loin je me gare devant un autre portail - électrique, celui-là. Et l'ouverture est régie par un code que je n'ai jamais appris. J'entre celui que Mathias m'a donné, sans succès. Je grommelle en calant mes mains sous mes aisselles. D'ordinaire, je joue volontiers les acrobates amateurs, mais la glace rend la chose sinon impossible du moins dangereuse. Et puis je me souviens d'une autre entrée. Je fais le tour des murs de brique et de béton, et ouvre une porte sécurisée vers ce qui s'apparente à des sous-sols sans fenêtre réservés à la lingerie. Ah, chaleur, je t'aime. Je monte vite au deuxième.

 

Pas de lumière, sauf au fond d'un couloir gris à l'aspect aseptisé malgré l'ersatz de salon de confort aménagé pour les visiteurs. C'est là que s'affairent trois personnes autour d'un certains Philippe dont le nom est inscrit sur une étiquette devant la porte de sa chambre. Traits creusés, bouche maintenue fermée par une petite sangle, yeux fermés, peau sèche, pâle voire jauni, c'est bien pour lui qu'on m'a appelé. Mathias se présente et me sert la main. Je vérifie rapidement que Philippe est bien mort, et surtout s'il n'a pas un pacemaker à retirer à coup de scalpel. Mathias m'accompagne vers la salle de soins.

 

"C'est bon, j'ai déjà contacté la famille" me dit-il avant de s'asseoir en face de moi. Et de me demander, alors que j'ouvre le classeur du dossier du patient : "Vous êtes déjà passé ici, non ?". En un an de garde, oui, un peu coco. "Je crois que je vous reconnais", continue-t-il. "Je vous ai déjà vu, ça m'a marqué parce que vous êtes le seul à appeler vous-même la famille des patients quand vous venez". Je lève le regard et lui souris en reconnaissance. Je ne me rappelle pas de lui. Et ça m'étonnerais fort être le seul interne de garde à prévenir les parents proches. J'accepte quand même le compliment et lui explique la procédure qu'en un an s'il dit vrai il ne semble malgré tout pas avoir bien saisi : non, je ne signe aucun certificat, je n'en ai pas le droit. J'atteste juste sur le dossier médical du décès, c'est tout. Et j'avance un peu le travail du médecin de demain sur des détails administratifs parce que je suis quelqu'un de super sympa mais ça n'ira pas plus loin. Il acquiesce et commence pour détendre l'atmosphère une tirade inspirée sur le verglas, les pneus neiges, les pneus cloutés interdits mais qu'il faudrait bien, les chaînes qui ne sont pas efficaces, et que la neige et la glace il connaît bien ça, 'pensez. Je me redresse pour l'écouter et l'observer d'un œil vitreux. Décidemment, non, échanger des idées sur des pneus à deux heures du matin, sans avoir dormi depuis la nuit dernière et après une journée de boulot, j'apprécie l'effort, mais ça ne m'intéresse toujours pas. En revanche, le code de l'ascenseur pour revenir au rez-de-chaussée, ça me dit déjà plus. Saletés de codes. Poignée de mains, et je me rends compte quelques minutes plus tard que Mathias m'a conduit vers la mauvaise sortie. Je me retrouve une fois de plus devant le fichu portail vert gelé. J'hésite deux bonnes minutes avant de l'escalader et de me tremper les fesses. Avec l'agréable surprise du gel qui s'est reformé sur le pare-brise. Sigh.

 

2013-02-02 17.18.38

Et la petite mais fière voiture de fonction ! Sous le soleil.

 

Enfin en caleçon sous les couvertures, et dans un silence relatif. Avant de déposer mes lunettes à coté de la lampe morte, je fixe une dernière fois le téléphone en lui intimant mentalement l'ordre de me laisser tranquille. J'aime bien intervenir pendant une garde, ça me donne l'impression d'être indispensable, mais j'aime bien dormir aussi. C'est donc vers les quatre heures du matin qu'on m'appelle encore pour une chute. Les gardiens commencent à avoir pitié de moi, ce n'est jamais bon signe.

 

Je ne croise qu'une seule voiture de tout le trajet aller. Celle-ci, dans une rue étroite, roule tellement lentement que je suis persuadé qu'un piéton pourrait nous dépasser. C'est avec un certain soulagement que je la double au bout de dix minutes. Le conducteur me jette un regard dubitatif. Ah, si j'avais le gyrophare du SAMU ! J'accélère pour écourter au maximum le chemin, et je comprend le pourquoi de la lenteur de l'automobiliste deux virages plus loin. Sans excès de vitesse aucune je n'en perd pas moins le contrôle du véhicule qui décide de ne réaliser que la moitié de la courbe avant de continuer tout droit. Inexorablement, le trottoir se rapproche doucement eeeeet... boum. Bien, bien, j'ai comprit la leçon, je roulerais au pas. Ca ne suffit cependant pas et le virage suivant, je manque un second trottoir de quelques centimètres à peine. Pas fâché d'arriver. Heureusement, la voiture n'a rien. Même routine de questions et d'examen clinique. L'équipe de nuit me demande l'état de la route. Ahah, ça me donne la sensation d'être un coursier royal ayant bravé les affres d'une tempête de neige pour venir en aide à un village isolé. Entretemps, alors même que je remplis le constat de chute, l'étage du dessus m'appelle pour un décès qui vient de survenir. Mais, heu, c'est l'hécatombe là ?

 

Même vérification de la mort et du pacemaker. Je murmure au défunt, même si c'est inutile, que je suis bien désolé qu'il soit mort dans cet hôpital. Cette fois-ci, la famille n'a pas été prévenue. J'appelle donc le fils, ce qui semble soulager les infirmiers. J'essaie le premier numéro, un fixe. Ca sonne une dizaine de fois avant de décrocher avec une voix endormie. Une femme. Je demande son mari, mais elle m'assure être au courant de la situation, et de toute façon son conjoint est à coté, probablement encore en train de se réveiller. J'annonce le décès de son beau-père. Elle me remercie, m'explique qu'elle avait deviné étant donné l'heure tardive, et que le décès était attendu voire apportait un soulagement. Elle me demande ce qu'il faut qu'elle fasse. Heu. Venir ? Apporter des vêtements personnels ?

 

"Ah oui, les vêtements. Mais il faut qu'on vienne de suite ?"
"Ah non, il n'y a pas d'urgence".

 

Ben non, crétin, il est mort, le moins qu'on puisse dire c'est qu'il n'y a plus d'urgence. Je continue à me frapper le front et me traiter d'abruti jusque devant le portail de la Charité. Dehors je croise un peu de monde cette fois-ci. Une ivre qui m'applaudit quand je passe à coté d'elle. Et un couple de jeunes fille dont une fait un magnifique salto arrière qui finit sur son dos. Le verglas est vraiment violent cette nuit.

 

De nouveau dans la chambre, une nouvelle question existentielle me plombe l'esprit : se déshabiller et tenter de finir la nuit, ou faire un trait sur tout espoir et tâcher de rester éveillé ? Le téléphone répond pour moi. Soulagement : c'est le service juste en dessous. Une infirmière qui aimerait que je descende, s'il vous plaît.

 

"Euh, oui, mais pourquoi s'il vous plaît ?"

 

Parce que c'est pas que je refuserais de descendre au point où j'en suis mais c'est assez couillu d'appeler un médecin - ou un interne - pour une urgence sans préciser le moins du monde laquelle c'est. Visiblement un peu surprise que je demande des détails elle me précise que le bras de la patiente a triplé de volume depuis le début de la soirée d'hier. Je n'insiste pas, je n'aurais aucune information supplémentaire : les maladies de la dame ? Ses traitements ? La raison de son hospitalisation ? Le couleur du cheval blanc d'Henri IV ? Je descend donc pour en avoir le cœur net. L'infirmière, une petite brune d'une quarantaine d'année en sur-blouse blanche et une paire de gants en latex dans les mains, paraît affolée. Elle me conduit en marchant très rapidement dans la chambre. Oui, on allume la lumière s'il-vous-plaît, on réveillera la voisine de lit mais ce sera mieux. Effectivement, alors que madame G., soixante dix ans,  a un bras droit tout ce qu'il y a de plus maigre et banal chez une vieille dame alitée, son bras gauche provient d'une greffe du bibendum d'une célèbre marque française de pneus. Et l'infirmière qui s'inquiète car ça va jusqu'à l'épaule, et après c'est le cœur, vous comprenez. Joli cours d'anatomie. La petite dame, qui s'étonne un peu de cet affairement, m'assure qu'elle n'a pas mal le moins du monde. Elle bouge bien les doigts et le bras, et n'a aucun trouble sensitif. Je perçois bien les pouls. L'œdème est tendu. Elle est équipée d'une voie veineuse. Bien.

 

"Alors vous pensez que c'est grave ?".

 

Ahah, allez, je la fais magistrale. C'est d'une voix volontairement à demi blasée que j'exclue la possibilité d'une phlébite : les voies veineuses donnent rarement des phlébites profondes, il n'y a pas de douleur et de toute façon  vu la présentation de la dame elle doit sans doute avoir un anticoagulant par exemple ? Et bien oui, c'est étonnant ! Par contre, chose plus probable, c'est que ce qui devait passer dans ses veines se soit retrouvé sous sa peau. Elle avait une hydratation et des antibiotiques ? Et bien ils sont là, finis-je en montrant théâtralement le bras gonflé. Et contre toute attente, là où je m'attendais à une opposition de sa part, l'infirmière de me dire :

 

"Ah, 'ben vous me rassurez !".

 

Oye. C'est bien la première fois qu'on me dit ça à la Charité. Généralement, les équipes sont rassurées mais seulement après avoir fait un ou deux examens inutiles en urgence. Et de nous dire, après-coup, que oui nous avions raison. C'est assez bizarre d'arriver à rassurer juste en établissant un diagnostic. Je veux aussi rassurer la patiente mais celle-ci n'était nullement inquiétée en première intention. En fait, ça me surprend tellement que pendant que je dicte quelques instructions pour les antibiotiques et le traitement de ce bras gonflé, je m'isole dans le bureau médical et, tout en écrivant la situation dans le dossier, j'appelle un médecin des urgences. Qui est d'accord avec ma prise en charge. C'est gonflé d'orgueil que je dis au revoir à tout le monde. Cette fois-ci je ne force pas l'œil noir, je me déshabille et me cale dans le lit.

 

Et c'est un vrai délice de se lever à neuf heures du matin. Enfin, un délice... On a l'impression de mourir et on va à l'encontre de toutes les injonctions de tout les organes de son corps pour être une sorte de zombie la journée suivante, mais ça signifie que la garde est terminée. Je descend pour rendre les clés et le portable à l'interne du samedi. Le bureau est vide, avec les dossiers que j'ai sorti encore sur le bureau. C'est une jeune femme qui me fait peur en me souhaitant une bonne matinée dans mon dos. Elle rit de ma frayeur puis me demande comment a été la garde, pour quelles raisons j'ai été réveillé, s'il y a eu des ennuis dans son service.  On discute en arpentant le couloir. J'ai un gros doute et il me faut regarder son badge pour comprendre que c'est une jeune docteur, pas une interne. Elle m'explique qu'elle me pose ces questions car depuis quelques temps ils sont intéressés par les motifs d'appel des internes de garde. Peut-être pour ça qu'on m'a moins appelé, et toujours de façon justifiée. Je lui assure que chaque appel valait le coup, y compris pour celui du bras gonflé - la docteur en doute, mais pour ma part je comprends que ça inquiète. Puis, après de brefs adieux, je quitte le bâtiment, et reprend la Clio. La mienne, cette fois, celle qui marche moins bien, mais qui me conduit à la seule destination agréable depuis vingt-quatre heures : chez moi.

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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plombier paris 17 26/01/2015 21:20

J'apprécie votre blog , je me permet donc de poser un lien vers le mien .. n'hésitez pas à le visiter.
Cordialement

microneedle 20/01/2014 13:04

This site is indeed a very generous site. It provides all the details of that hospital and in fact gives all round awareness about various health issues. Thanks a lot for sharing these details. I would like to know more.

Kaorulabelle 12/03/2013 17:26

Pfffff

Comme par hasard je lis cet article alors que j'étais de garde hier... Aujourd'hui... Cette nuit.

Est-ce qu'avec le temps tu penses qu'on se fait à la désorientation temporelle secondaire à une nuit passée à travailler plus qu'à dormir?

T'as l'air d'être en stage chez le praticien, mais sinon t'avais droit à tes repos de garde?

Existe-t-il une seule ville universitaire qui n'ait pas d'"Hôpital Trousseau" ?

Youe 12/03/2013 19:21



Ouais dans tout mes stages j'avais le repos de garde. Là je m'arrange pour pas avoir stage le lendemain car théoriquement je ne suis pas censé faire parti d'un pôle de garde donc ce serait un peu
abuser le système que de pas aller en stage après. Et non on ne s'y fais jamais vraiment, même si c'est de plus en plus facile de pas pioncer toute la journée du lendemain.


Y'a pas d'hôpital Trousseau à Lyon par exemple de tête. Jamais entendu parler en tout cas.



Kaeso 14/02/2013 17:23

Ahhhh merci, c'est toujours un plaisir de lire tes aventures médicales^^

Youe 20/02/2013 01:55



Prochaine article j'vais essayer de continuer mes vidéos. Je prie que que la capture ne foire pas.



Galoo 07/02/2013 23:01

Lu d'une traite, c'était assez intéressant et très immersif.

Est-ce que tu dirais que Bellevue, Trousseau et la Charité, ça fait partie des établissements un peu abandonnés par le budget hospitalier français (qui n'est déjà pas bien élevé en soi) ? Parce que
vu les locaux où tu fais ta garde...

Youe 20/02/2013 01:54



Ce sont surtout de vieux hôpitaux, à l'image de la ville d'ailleurs. C'est un peu glauque mais la prise en charge des patients est plutôt bonne donc ma foi.