Le discours à géométrie variable

Publié le 9 Janvier 2010

J'avais un peu évoqué la dernière fois la réaction à géométrie variable. En résumé, cette aptitude de l'être humain de défoncer quelqu'un qui n'a aucun pouvoir... au hasard, un étudiant. Et de fermer sa mouille dès lors qu'il se trouve en face de quelqu'un ayant les capacités de réagir. Au hasard, un médecin. Réaction lâche et méchante. Cependant, avec un minimum de sang-froid et de contrôle de soi, on prends sur soi et ça se passe bien. Ou alors, on libère son cosmos et on riposte mais là y'a une chance sur deux que ça clashe sévèrement. Bref, c'est finalement très pénible mais assez peu dommageable si on se couche.

Il existe un autre type de paradoxe humain qui est bien moins violent, mais en revanche, beaucoup plus catastrophique. La capacité de dire n'importe quoi. Reprenons nos espiègles protagonistes et, grâce à la magie de la narration, lançons-nous dans une faille temporelle et créons une ellipse d'environs deux semaines. Deux semaines plus tard, donc. Dans le service des urgences pas trop urgentes, c'est Bagdad après le bombardement. Quand un patient arrive, on lui annonce plus de trois heures d'attente, au grand minimum. Une trentaine de dossiers sont en attente d'être vus. La faute à, bien sûr, l'organisation des services d'urgence et du manque de personnel, mais aussi à certains parents qui ignorent qu'une toux sèche depuis la veille ne constitue pas un motif valable de consultation à l'hôpital.

JOHN prend son prochain dossier. Rien d'original à priori. Motif d'arrivée : toux et fièvre. Les infirmières ne lui retrouve qu'un petit 37°C, mais le minot était sous paracétamol. JOHN a dont plusieurs diagnostics d'avance, qu'il a vu déjà mille fois dans ses précédentes gardes. Grippe, bronchite, angine, rhino-pharyngite, ce genre de chose. C'est donc un peu blasé qu'il conduit la petite famille dans une salle de consultation.

CarterHead
L'enfant, la maman, et la grand-mère. JOHN n'a pas beaucoup d'expérience, mais il sait déjà que c'est la pire configuration possible. Dans l'ordre, il vaut mieux que l'enfant soit accompagné soit d'un seul parent, soit de la mère et du père. Tout autre ensemble est forcément mauvais. En particulier la combinaison mère et grand-mère, puisque l'une va chercher inconsciemment à prouver à l'autre qu'elle est une bonne mère, et la seconde va chercher à montrer qu'elle a plus d'expérience. Bref, trois cas sur quatre se soldent par une sorte de confrontation qui peut impliquer l'étudiant. JOHN se rassure cependant. La maman a certes l'air très inquiète, mais la grand-mère semble plus être le genre de femme sereine et pondérée. Et avoir quelqu'un qui prend du recul ça aide. Toujours.

L'observation du patient peut commencer. Toute observation comporte trois grandes phases : l'intérrogatoire, l'examen clinique, et les examens paracliniques. Sachant que la dernière étape n'est évidemment pas indispensable. Commence donc l'intérrogatoire.

JOHN - Alors, qu'est-ce qui ne va pas ? Il tousse et il a de la fièvre, c'est ça ?
MAMAN - Oui, voilà. Enfin de la fièvre, un peu.
JOHN - D'accord. Est-ce qu'il a des maladies particulières ? Des suivis, des hospitalisations antérieures ?

JOHN en profite pour discrètement récupérer le carnet de santé. Vaccins à jour, courbes de croissance normales. Un bon bout de chou qui sort tout droit d'une publicité Kinder, avec ses cheveux blonds, ses grands yeux bleus et son sourire angélique. Un enfant Kinder qui ne tousse pas. La mamie se tient en retrait, les mains sur ses jambes. JOHN se sent presque coupable d'avoir exprimé des craintes à son égard.

MAMAN - Euh, non.
JOHN - D'accord. (oui, JOHN dit souvent "d'accord"). Alors, on va commencer depuis le début. Cette toux, elle a commencé quand ?
MAMAN - Ca fait deux jours. Enfin... (elle regarde la grand-mère) Oui, si, deux jours. Enfin dans la nuit du premier jour.
JOHN - Disons, deux jours et demi. Sèche ou grasse ?
MAMAN - C'est quoi une toux grasse ?

Ce n'est pas la première fois, ni la dernière, que quelqu'un lui posera cette question. Pour JOHN, c'est assez évident. Il ne saura jamais si les gens ne savent vraiment pas faire la différence, ou bien s'il sont juste dans un soucis d'exactitude.

JOHN - Est-ce qu'il a des glaires qui remontent, par exemple ?
MAMAN - Ah non.

Par chance, le petit tousse à ce moment-là. Ce n'est pas vraiment de la toux maladive, plus quelque chose pour se râcler la gorge. Se faisant, il regarde sa mamie en rigolant. JOHN aime déjà ce petit.

JOHN - Comme ça ?
MAMAN - Oui, mais c'est quand même plus important !
JOHN - Oui forcément. Et la fièvre ? Apparue en même temps ?
MAMAN - Ah, heu, je ne sais pas.
JOHN - Il n'a pas de modification de la voix ? Voix enrouée, ce genre de chose ?
MAMAN - Euh, non.
JOHN - Il n'a pas changé de comportement ? Plus grognon, plus somnolent, plus geignard ? Il continue à bien manger ? Il ne vomit pas ?
MAMAN - Il est un peu plus fatigué parce que la nuit il dort moins, mais sinon, non. Et non, il ne vomit pas non plus. Il régurgite quand il prend un gros repas, parfois.
GRD-MERE - Il le fait depuis la naissance, ça.
JOHN - Il ne pleure pas au moment du biberon, ou quand vous l'allongez ? La toux, c'est plutôt la journée, le matin, le soir ?
MAMAN - Oh, ben c'est un peu tout le temps. Et non, il mange bien. Ah, si, parfois il ne mange pas tout, mais bon ça lui arrive.

Les diagnostics s'éliminent peu à peu. Ce n'est clairement pas grippal à priori. Le petit est en super forme, sans fièvre, pas d'altération de l'état général. L'interrogatoire élimine plus ou moins beaucoup des diagnostics. Reste surtout la sphère ORL. C'est l'heure de l'examen clinique.

L'instant que JOHN redoutait auparavant le fait maintenant sourire. Avec un peu d'expérience et de dextérité, l'examen est moins long et moins pénible à la fois pour lui et l'enfant. Allez hop, on met le petit Thomas en couche. Parfois les enfant pleurent dès ce moment-là. Pas lui. Du coup, JOHN cède à son coté lumineux de la Force et joue un peu avec THOMAS. Lequel répond en rigolant, en essayant d'attraper le stéthoscope, et est fasciné par la lumière de la petite lampe.

On enlève la couche pour regarder ce qu'il se passe en dessous. Couche propre, pas de ganglion, pas de problème. Le bidon est bien souple, THOMAS semble dubitatif sur le fait qu'un étranger lui palpe le nombril. La peau va bien, pas de vilains petits boutons roses. Le coeur tape comme il faut. Pas de tachycardie. On asseoit Thomas. Comme pas mal de petits, celui-ci ne comprend pas quel est cet objet froid qui lui parcours le dos et cherche à se retourner. Tout est normal. Reste le plus dur : regarder la gorge.

Plusieurs techniques pour la gorge. La plus simple c'est d'y aller en bourrinant un peu. En glissant l'abaisse-langue, en allant au fond, puis en baissant à mort la langue. Ca fait pleurer les gamins, du coup ils ouvrent la bouche, et le tour est joué, le pharynx est visible. Quand l'enfant est suffisamment âgé la négociation est un autre outil. Qui marche mal, mais qui peut fonctionner. Et puis il y a les enfants comme THOMAS. Qui mangent l'abaisse-langue en souriant. JOHN hésite. Il peut y aller en bourrant. Mais d'un coup il lui prend une idée incongrue et soudainement, il fait une grimace en tirant la langue. THOMAS sourit un peu plus. JOHN recommence. Cette fois-ci, THOMAS éclate de rire. Même pas besoin de baisser l'abaisse-langue, ce sont les amygdales et le pharynx les mieux visualisés de toute sa courte carrière d'externe.

Malgré ce succès critique, JOHN est bien embêté. Il n'arrive pas à expliquer la toux de THOMAS. Qui n'existe pas au moment de la consultation. Ni elle, ni la fièvre. Rien à la clinique non plus. Etrange, étrange. Reste l'idée d'un virus que THOMAS a choppé et qui va déjà un peu mieux. Ca reste le plus probable.

JOHN - Alors, l'examen clinique est très rassurant, il n'y a pas de quoi s'inquiéter. Alors, je vous avoue que je ne vois pas trop d'où ça peut venir. Là, d'avis d'étudiant, on peut évoquer un virus qui traîne et qu'il a choppé.

Les deux femmes écoutent sans rien dire, dans une attitude attentiste. Au moins, pas de tension.

JOHN - ... alors, par ordre de fréquence, on peut aussi évoquer un reflux... Mais de ce que vous me dites, ça n'y ressemble pas. Je vous laisse patienter, je vais chercher un médecin, je reviens de suite.

HouseHead
Après une demi-heure d'attente, ce qui est dans l'ordre des choses, JOHN parvient à mettre la main sur el doctor HOUSE. Deuxième round de cette passionante recherche diagnostique. JOHN ne sait pas que, dans quelques instants, il va passer pour un blaireau qui ne sait pas interroger ses patients. Quand DR.HOUSE rentre, THOMAS est rhabillé et attend patiemment dans les bras de sa mère. Il rit en voyant JOHN. Le médecin s'asseoit pendant que, par manque de chaise, l'étudiant se tient debout pas trop loin. Enfin, normalement ça se passe comme ça mais quand l'étudiant en a marre il s'asseoit sur la table d'examen.

DR.HOUSE - Alors, toux sèche et fièvre depuis à peu près deux jours. Il a l'air d'aller bien pourtant ! Racontez-moi comment la fièvre évolue ?
MAMAN - Hé bien en fait il n'a pas eu de fièvre vraiment. On lui a donné du doliprane parce qu'on avait peur que ce soit la grippe au début, mais en fait... (elle regarde la mamie)... non il n'a pas eu de fièvre.
DR.HOUSE - D'accord. Il manque toujours comme d'habitude ?
MAMAN - En fait non, des fois il ne finit pas ses repas. Et il régurgite pas mal.
DR.HOUSE - Et pendant le repas, est-ce qu'il vous semble douloureux ? Est-ce qu'il pleure ?
GRD-MERE - Houlà oui, des fois il nous fait des crises !
DR.HOUSE - Et je suppose que le soir, c'est plus dur, il pleure et met du temps à s'endormir ?
MAMAN - Oui, c'est de plus en plus souvent.

Le médecin va rapidement examiner l'enfant, lançant un regard amusé à JOHN. A ce stade-là, le diagnostic est fait. C'est un putain de reflux. Pourtant, il s'agit toujours bien de THOMAS. C'est la même mère, et la même grand-mère. C'est juste qu'il semble y avoir eu un trou noir pendant cette demi-heure qui a bouleversé la théorie des cordes et a changé l'histoire de cette maladie. D'une toux sèche avec fébricule sans autre signe positionnel ou durant les repas, on se retrouve avec des crises de pleurs devant le biberon et une recrudescence en soirée. Que s'est-il passé ?

JOHN passe donc pour un incapable. Pire, si le médecin n'avait pas tout recommencé à zéro, le petit ne serait reparti qu'avec du paracétamol. L'autre problème, corollaire, c'est que s'il n'y avait pas cet effet débilitaire, les étudiants permettraient de réellement accélérer le processus de diagnostic et on écourterait sans doute la durée des consultations et donc, d'attente. Mais là, le docteur est toujours obligé de redemander tout ce qu'a demandé l'étudiant. Ce qui prend du temps.

Bref, l'étudiant passe pour un gland. Comme ce fut le cas pour DR.HOUSE, le médecin est bien conscient de ça, et s'en amuse. Mais parfois, il se veut pédagogue et explique à l'étudiant de sixième année comment interroger un patient, et ce qu'est un reflux. Ce qui est très humiliant et donne envie de crier "OBJECTION". Dans quelques cas, il engueule l'étudiant qui n'a aucune possibilité de se justifier.

On avait conseillé à JOHN de ne pas hésiter à lancer des piques aux malades. "Ah mais ce n'était pas ce que vous m'aviez dit !". Ainsi, c'est le patient qui se sent con. Mais cette méthode peut se révéler agressive et n'apporte rien pour aider au diagnostic. JOHN ne le fait donc plus que lorsque le patient s'est révélé particulièrement chiant, impertinent, agressif ou exigeant. Ou tout à la fois. Mais dans ces conditions-là, même le médecin n'a que rarement une version correcte de l'histoire...

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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law dissertation 11/01/2010 11:22


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