Le massage des Bee Gees

Publié le 26 Mars 2010

Aujourd'hui j'ai envie de renouer avec la bonne vieille tradition des premiers blogs, vous savez, l'époque où l'on parlait de cette plate-forme en générale de la même manière que Skyblog aujourd'hui, cette époque où il ne s'agissait pour la majorité que de vagues journeaux intimes d'adolescentsà qui on a fait croire qu'ils étaient des stars parce qu'ils avaient une page internet. Et bien aujourd'hui je vais faire un article digne d'un journal intime parce que j'ai trop envie de raconter ma v... John, la vie de John !

En temps normal je n'écris pas sur des impressions trop à chaud, j'essai d'avoir un minimum de recul. C'est pour cela par exemple que j'ai attendu quelques mois avant de parler des gardes pédiatriques, et que l'anecdote du body-packer date d'un an. Mais là, merde, j'ai envie de transgresser une règle qui n'existe pas. Ca s'est passé il y a moins de deux mois. Et c'est toujours en garde. Bon le concept de John c'est devenu un truc marrant j'vais le garder. Attention, article-médecine incoming.

 

Notre histoire commence une jolie après-midi de semaine


Cette journée-là John, donc, a bien bossé la matinée, mais l'après-midi n'a pas offert un lot impressionant de patient. En fait, John n'en a qu'une. Par contre, patiente lourde. Difficulté à respirer assez sérieuse depuis plusieurs jours, myopathie, état de conscience un peu variable. L'examen clinique révèle surtout des pieds bleutés, ce qui n'est pas top, mais vascularisés. La patiente n'a pas un profil infectieux, et le tableau ne ressemble pas à un oedème aigu du poumon non plus. Reste l'hypothèse de l'embolie pulmonaire. John retrouve un antécédent de phlébite dans le passé de la patiente, et l'ECG qu'il effectue montre un aspect évocateur. Lancement du bilan biologique, notamment pour connaître l'état de la coagulation et des reins de la patiente. L'examen-clé du diagnostic est le scanner thoracique. Un avis est aussi demandé. Le cas ne relève pas encore de la réanimation mais un lit sera réservé.

 

Entre temps, la patiente est mise sous masque à oxygène à haute concentration et les membres de l'équipe médicale, enfin surtout l'infirmière et l'externe - John - se relaient pour la stimuler. La brave dame a les yeux semi-ouverts mais répond bien aux questions et n'est pas douloureuse.

Le bilan biologique revient et retrouve une fonction rénale un peu altérée. Bon y'avait aussi un bilan hépatique bien foireux dans le tas. Discussion rapide avec les radiologues, envoi au scanner. D'habitude l'hôpital possède un service qui s'occupe de transporter les patients mais quand il s'agit de petients dits "scopés", c'est à dire dont les constantes vitales sont surveillées électroniquement, il est obligatoire d'avoir une présence médicale. En pratique, on délègue aux étudiants. C'est donc John et l'un de ses collègues de quatrième année, que nous appeleront Jo... Ah zut le personnage de Scrubs s'appelle aussi John. Bon, appelons-le Chase, ça lui va bien.

John et Chase se lancent donc dans les couloirs souterrains de l'hôpital que j'ai probablement déjà dû évoquer. Le chemin s'annonce assez interminable, en plus à cette heure-ci les lugubres couloirs mal éclairés sont déserts. Ils jettent régulièrement un oeil à la saturation en oxygène de la patiente, qui se permet le luxe de chuter assez dramatiquement pendant quelques secondes avant de remonter après une *petite* stimulation et un ballon un peu poussé. Saleté.

 

Sousols2

Photo authentique des sous-sols.


A la radiologie, après quelques discussions, la patiente est mise dans la machine et c'est parti pour une imagerie avec produit de contraste. Pas sans difficulté, la patiente ayant tendance à bouger, mais on y arrive. John et Chase restent en retrait derrière les manipulateurs radio. Chase s'inquiète quelques secondes devant une nouvelle désaturation qui dure autant de temps. Et puis ça commence à partir en couilles sévère.

Déjà, quand la manipulatrice radio annonce que "attends c'est bizarre le produit de contraste ne passe pas". Le produit de contraste normalement il diffuse il reste pas bloqué dans une artère. Déjà ça pue. Donc on recommence le scanner qui a été arrêté prématurément. Le truc se fait, mais alors un infirmier remarque en toute sympathie que la patiente a une fréquence cardiaque assez basse. Et John de confirmer avec autorité que non, ce n'est définititvement pas normal, parce qu'en partant du service la patiente battait à plus de cent battements par minutes, et qu'ici elle est à quarante.

Ca pue. Donc hop, précipitation auprès de la patiente. L'infirmier note un regard fixe et  une absence de réponse. John remarque aussi que le bleu des pieds est plus violet qu'avant et qu'il s'est étendu aux bas des jambes. Hum. Comment dire? Oui, les trois mots magiques, c'était quoi déjà ? Ah oui !

 

APPELEZ LES REA !

L'équipe de réanimation arrive très rapidement. Entre-temps la patiente est sortie du scanner, toujours avec une fréquence cardiaque très basse, maintenant aux alentours de trente. Au moment où les réanimateurs arrivent, séquence drama. Vous savez dans les séries médicales quand il y a un moment de tension, on entend le "biiiiiiiiip" du scope. Bingo, le coeur de la patiente s'est arrêté. Comme ça, pour déconner (le coeur est un grand blagueur).

Bon là je pourrais mytoner à mort, je suis sur mon blog. Je pourrais prétendre que John il a posé l'adrénaline pendant que Chase intubait, tout ça. Mais en fait non, les deux étudiants ils faisaient surtout gaffe à pas gêner et à fluidifier comme ils pouvaient les gestes des médecins et infirmiers. Donc l'infirmière branche l'adrénaline, et l'interne en réanimation intube.

Au moment où l'interne pose l'intubation, il demande si les externes savent masser. Alors autant d'ordinaire John il a tendance à pas être sûr de lui, autant là il sait pas trop ce qu'il s'est passé mais il a répondu par un " oui " bien franc, comme s'il avait fait ça toute sa vie alors que son dernier massage cardiaque c'était sur un mannequin il y a quatre ans de cela. Et c'est au moment où il comprend ce que sa réponse implique que l'interne lui dit de masser à son signal. Mais bien sûr faciiiile, tac-tac t'as vu !

 

MCEp.jpg
Bon heureusement le massage cardiaque honnêtement ça ne s'oublie pas, du coup hop, vérification de la solidité du plan, on se penche, on positionne ses mains et c'est parti. John commence son décompte pour avoir un bon rythme. L'interne émet un petit rire et demande s'il connaît le rythme "Bigiz". Il lui sussure le refrain de Stayin' Alive. Révélation:  c'est tellement plus simple !

L'interne ventile, les médecins surveillent le scope, Chase est prêt à prendre le relai. C'est peut-être l'un des moments les plus décalés de la vie de notre étudiant. La patiente est en arrêt cardiaque, autour d'elle une équipe de réanimation, question de vie ou de mort. John entend comme dans un écho les gens autour de lui... "Ah, elle refibrille?"... "Je lance l'adrénaline?"... "C'est bien, continue"... Mais John, lui, dans sa tête, il chante les Bee Gees.

Et il pète des côtes. *Crac*. Sur le mannequin d'entraînement c'est toujours pas terrible quand on pète une côte. Ca fait un bruit mécanique, des fois on le sent pas bien. Sur un être vivant, aucune confusion possible. Regard interrogateur vers l'interne qui rassure John : contexte d'urgence vitale, les côtes, c'est pas grave.

 

C'est étrange comment finalement on ne flippe pas tant que ça. Ca tient évidemment à la présence des médecins réanimateurs, mais même. C'est plutôt un état de concentration assez méchant. Le monde autour il n'existe plus trop. En tant qu'étudiant inexpérimenté on sait que les initiatives on va éviter, à la place on est au taquet sur ce que pourrait nous demander les infirmiers ou les médecins. Et puis c'est une situation où l'on a un peu dos au mur: si l'on ne fait rien de toute façon la patiente y passe, techniquement on peut difficilement aggraver la situation. Le coexterne de John lui avouera, plusieurs dizaines de minutes après l'évènement, qu'il n'en revient toujours pas. Sans aller jusque-là, c'est vrai qu'on évalue assez mal ce qu'il vient de se passer. C'est un instant extra-temporel.

Après quelques minutes, John passe le relai à Chase qui a bien écouté les conseils et masse parfaitement. Le professeur conseille aux externes dont c'est le premier massage d'amener au moins des croissants le lendemain.  John émet un rire nerveux mais son attention est concentrée sur le scope. Chase est impressioné du flegme de l'équipe de réanimateurs. Après encore un relai, le coeur de la patiente repart de façon chaotique. Fibrillation grandes mailles. Yay !

" Vous n'avez jamais choqué, les externes ? "

 

MCEpal

 

Quelques secondes plus tard, John se retrouve avec les deux palettes dans les mains, avec le petit bruit électrique en train de charger. Au signal de l'interne, il les pose, dit maladroitement "on dégage" et appuie sur les boutons. La patiente fait un sacré bond. Pas John, qui, sur le coup, est presque déçu. Reprise des massages. Alors qu'on ne commençait à ne plus trop y croire malgré la fibrillation et que Chase se préparait à faire un deuxième choc électrique, un médecin stoppe son collègue. Ah ? Ah ?

Silence, regards fébriles vers le scope. Le coeur de la patiente repart. Le professeur adresse un grand sourire aux étudiants. "Et en plus elle repart, demain les externes c'est champagne". Lesdits externes se regardent, étonnés, ne sachant pas vraiment comment réagir, mais déjà ils ont la sensation que, waow, c'était bizarre. On conduit la patiente dans le service de réanimation où le lit était réservé. Toujours dans le coma mais au moins le coeur bat. De retour dans leur service, John et Chase discuteront toute la soirée de ce moment viril.

Hélas, c'est un stage de garde. Le champagne ne pourra pas être amené. Par contre on a commandé des tacos et des burritos, et on passé une nuit tranquille, ce qui est finalement bien, voire mieux. Dommage, je n'ai pas pensé à récupérer les images du scanner. Il s'agissait bien d'une embolie massive, bilatérale.

 

Pour informations je me suis un peu renseigné sur ce tips des Bee Gees. Ce conseil est en fait basé sur une expérience réalisée aux Etats-Unis et que le journal du Monde résume ici (lien) en quelques lignes. Il s'avère que la fédération française de cardiologie ne s'est pas encore prononcée, ou alors je n'ai pas trouvé. Donc je vous renvoi sur leur site (lien) en vous incitant à vous former, tout ça.

 

 

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Kaorulabelle 25/04/2010 02:48


Wow

C'est approprié et en même temps c'est limite humour noir si on suit les paroles "Ha ha ha ha rester vivant, rester vivant..." mdr.

Je passerai le message ^^" C'est presque dommage qu'ils ne nous aient pas donné le truc aux journées AFPS...


Youe 26/04/2010 15:23



C'est pas un truc très connu encore même si ça se répand, j'ai lu des commentaires de sapeurs pompiers et réanimateurs qui en parlaient. Je crois que la découverte est assez réçente en fait.
Satyin'Aliiiiiiiiiiiiive !



Concombre Masqué 30/03/2010 17:57


'Tain au vu d'un petit bazar tout récent je devrais pas commenter mais je tiens juste à dire que réanimer en pensant "Han han han han, Stayin Alive, Stayin Alive" c'est glauque. Juste glauque.
:P

John est un héros des temps modernes!


Youe 30/03/2010 23:11



Meuh non c'est pas glauque :(



2046 29/03/2010 21:46


Et au final la patiente s'en est sorti (guérison totale) ?


Youe 30/03/2010 23:10



Je l'ai perdu de vue après ma garde donc je ne saurais pas te dire.



Kaïl 28/03/2010 16:31


La tuile ; avoir l'esprit focalisé sur les Bee Gees dans de telles circonstances... Sur le coup, tu as dû te sentir un peu à côté de la plaque.


Youe 28/03/2010 21:55


Ben pas vraiment en fait, rétrospectivement c'est décalé mais sur l'instant ça ne reste qu'un moyen de te concentrer sur le bon rythme de massage, au contraire comme c'est plus facile de te
souvenir d'un refrain que de compter, ça te libère l'esprit pour le reste.


megamanX7 28/03/2010 03:29


... que dire ^^ ,bien joué
et si tu rerencontre cette epreuve esperont que sa se passe aussi bien ^^,hein John


Youe 28/03/2010 21:51


Comment j'aurais pas aimé que ça me le fasse alors qu'on était seuls dans les couloirs d'ailleurs.