A quatre roues

Publié le 14 Avril 2010

Attention billet Mylife assez long sous couvert d'une fausse étude !

 

Il y a maintenant deux ans, ou bien trois, ou peut-être dix ? Je mettais les pieds dans un service de neurologie. Essentiellement les accidents vasculaires cérébraux et leurs suites immédiates. Un service à l'ambiance austère malgré le surpeuplment en étudiants peu choyés. Pas un souvenir palpitant, qui m'a d'ailleurs fait detester la neurologie pendant beaucoup d'années. Mais un jour je suis ressorti de l'hôpital comme ça :

 

Chaiseroulante

 

Vous pouvez vous lâcher sur la moquerie de la coiffure et du style vestimentaire, je le mérite fort (surtout la coiffure, je me rendais pas compte ou quoi ?). Remarquons ensuite l'engin dans lequel je me trouve, le symbole international du handicap qu'on retrouve partout y compris sur certaines places de parking : le fauteuil roulant.

 

Des cours sur le handicap, en médecine, on en a évidemment. Un module y est même spécifiquement dédié. Cependant, aucun cours ne parle du quotidien de ces gens dont l'usage des jambes est au moins partiellement contrarié. Aucun texte qui puisse aider à se rendre compte du quotidien de ces gens, et je ne parle pas des slogans publiques vides et hypocrites qu'on peut entendre ou lire de ci ou de là. Ces gens sont comme nous, ils ne sont pas différents, il faut avoir le même regard sur eux que sur les autres ? Foutaises.

 

Je considère que respecter ces injonctions revient à dénier le handicap de ces personnes, qu'être différent ne signifie pas être inférieur, et qu'il est profondément imbécile de prétendre avoir le même regard sur tout les êtres humains, handicapés ou pas. Ce handicap, qu'il soit inné ou acquis, fait partie de l'histoire de la personne, et prétendre ignorer cette caractéristique revient à gommer une partie de cette histoire. Ce qui me trouble quelque peu.

 

Bref, entre l'enseignement théorique, très médical, de mes études, et ce que je considère comme des âneries de l'autre, il me manquait une façette pour envisager le handicap moteur dont souffraient certains patients du service. Ayant dû utiliser des béquilles pas mal de temps (vive le ski alpin), il me manquais encore l'expérience de la roulette. Je décidais d'emprunter un fauteuil inutilisé, avec l'accord de la très aimable cadre infirmière, et d'essayer de vivre sans utiliser mes jambes. Mon objectif était de tester cette manière de vivre sur une petite semaine. J'ai tenu deux jours.

 

L'expérience était un peu biaisé de départ, le fauteuil en question étant destiné au transport de patients par des infirmières dans les couloirs d'un hôpital et pas à être utilisé seul en ville. En outre, je n'avais comme objectif que de vivre ma vie sans la changer par avance, et non pas vérifier toutes les structures suivant une liste d'installations. Comprenez par là que je ne suis pas passé par toutes les stations de métro, de bus, de tramway de Lyon par exemple. Autre biais important, l'endroit où je réside est parfois surnommé "le quartier de la santé". A ma gauche, l'hôpital Edouard-Herriot, le centre de cancérologie et trois des quatres facs de médecine lyonnaises. En face, une école d'infirmiers. A ma droite, l'Inserm, un centre de recherche sur le cancer. En montant un peu, pas très loin, les hôpitaux neurologiques, cardiologiques, pédiatriques et psychiatriques de Lyon. De ce fait, dans mon secteur, les gens doivent être plus habitués à voir des handicapés qu'un village d'Alsace.

 

Un ami ayant exercé comme aide-soignant dans un service de rééducation m'apprend rapidement les bases, comme se servir du frein ou la position à adopter dans un bus. C'est lui aussi qui me poussera jusqu'à mon arrêt de bus. Ensuite je fus livré à moi-même. Ou presque.

 

Première mauvaise surprise, cet abruti de chauffeur de bus qui, arrivé à bon port, ne descend pas la rampe prévu pour les roulettes. Nous avait-il entendu discuter de la petite expérience et décidé de nous faire chier ? Toujours est-il qu'il n'a pas fallu longtemps pour que plusieurs personnes m'aident en portant à bout de bras la chaise.

 

Un peu gêné de me faire porter de la sorte alors que je n'ai aucun déficit, mais voilà, il était encore plus irrespectueux de bondir sur mes jambes pour cet obstacle. Ce fut d'ailleurs une ligne de conduite importante à tenir. Si je sautais de ma chaise publiquement, on aurait le droit de considérer ça comme de la mauvaise blague de mauvais goût.

 

oraclebatman

Oracle <3

 

Retour à la maison. Cinq minutes à pied. Beaucoup plus en fauteuil. Les roues adorent les pavés dont sont constitués certains trottoirs, et veulent rester ensemble pour la vie. Plus important, les trottoirs eux-mêmes, construits en pente vers la route pour faciliter l'hygiène. Cette satanée pente m'aura de nombreuses fois fait dangereusement dévier. Et alors la vache, pour arriver à se ré-axer c'est juste une épreuve de force. C'est à bout d'énergie dans les bras que je parviens devant la porte de mon immeuble.

 

Digicode atteignable, ça fait plaisir. Mais ! Après les troittoirs, mon deuxième grand challenge se révéla au grand jour. Les portes. Ces simples portes, une vraie gageure à ouvrir. Soit il faut les tirer, et donc avoir un bras sur ses roues et l'autre sur la poignée, ce qui est hautement inefficace, soit il faut les pousser et dans ce cas c'est plus simple, on rentre dedans mais on a l'air un peu con. Maintenant, souvenez-vous de beaucoup de portes de bâtiments publics comme, par exemple, les facultés de médecine, qui sont spécialement conçues pour être lourdes et se refermer toutes seules. Ah ! Ah ! Je me suis bien amusé.

 

Premier biais post-protocolaire imprévu, je dus me résigner à interrompre l'expérience chez moi. C'était soit ça soit je dormais dehors, puisque ma porte personelle était trop étroite pour la chaise. Bon, je ne parle même pas de l'accès à la cuisine ou à la salle de bains.Là si on étais à l'étranger, je pourrais insérer une petite vanne comme quoi ce n'est pas grave puisque les français ne se lavent pas. Mais on est en France alors je ne le fais pas.

 

Cette journée-là, j'avais de quoi manger, je n'ai donc fait qu'un tour de balade des endroits que je fréquentais le plus. Malheur, la pizzeria que j'adore possède une marche ! Pas de pizza pendant cinq jours. Bouh. Je remarquais qu'un certains nombres de petits commerces avaient ce défaut. Pas tous, mais majoritairement. Je m'imaginais déjà le cauchemar de faire mes courses en centre commercial. A petite échelle l'expérience était presque agréable mais tout ces gens d'un coup ?

 

Dans tout les cas, la rue devient une tout autre dimension lorsqu'on est en fauteuil. Premier point, même de petites distances s'envisagent autrement, péniblement. Les bras travaillent à mort, encore plus quand le sol est inégal. J'avais mal aux bras et aux épaules dès la fin de la première journée, et manges tes courbatures au réveil le matin. Absolument éreintant. De même, les variations de terrain sont évalués autrement. Une montée, même faible, va nécessiter des efforts importants, tandis qu'une pente, plus relax, aura cependant tendance à être aussi plus dangereuse et à laisser des grosses traces de roues sur les mains à force de freiner. En somme, on réfléchit le moindre chemin, rue par rue.

 

Le deuxième jour, je me rend à l'hôpital. Arrivé sur les lieux, hop, je m'assure que personne ne me vois et je range le fauteuil pour la matinée en enfilant ma blouse. Je n'ai pas poussé le vice jusqu'à déambuler dans le service. Certains patients auraient peut-être pu le prendre mal, et je ne voulais heurter personne. Mon intention n'était pas de singer leurs pathologies.

 

L'après-midi, je dois me rendre à la faculté pour rendre des livres à la bibliothèque universitaire. L'occasion de prendre le métro. Pas de problème pour mon arrêt habituel, bien organisé avec des ascenceurs (mais s'ils tombent en panne ?) et des accès élargis (comme ta soeur). Petit amusement, quoiqu'un peu vexé lorsque la voix féminine robotique me signale que "vous pouvez passer". Je mime un handicap moteur, pas sensoriel. Grmbl.

 

Arrivé devant la faculté, je la longe par le coté pour utiliser la pente et éviter les escaliers, devenus de véritables murs. Entre-temps, je croise un ami, qui m'aidera à ouvrir les portes du bâtiments. Heureusement. Je rends donc mes livres en expliquant ma petite expérience. J'appris par la suite que d'autres, m'ayant vus de loin, s'étaient ligitimement demandé ce qu'il m'était arrivé.

 

Bon, la bibliothèque est plutôt bien du point de vue des roulettes. Je ne m'y suis pas trop attardé. Je réussis à ouvrir seul les portes au bout de cinq ou six minutes de galère.Et c'est reparti pour le chemin inverse. Je commençais à bien prendre le coup de main. Pour entrer dans le métro, en fait il faut quand même prendre un petit peu d'élan avant. Après on sent la petite secousse de la rampe, et après normalement on s'arrête tout seul.

 

En rentrant chez moi, je galère comme un fou, heureusement deux personnes m'aident pour me sortir de blocages de situation. Ce qui m'amène au point qui semble être le plus importants vu les questions que l'on m'a posé : le regard des gens.

 

Alors oui, est-ce qu'on m'a regardé avec dégoût, crainte, amusement, indifféremment ? En deux jours je n'ai évidemment pas pu voir un échantillon valable, surtout qu'en outre j'étais plus concentré sur l'utilisation de l'engin et les moyens de palier aux difficultés mineures mais omniprésentes. Ceci dit, sur le peu d'instants où j'ai fais attention, je n'ai pas été gêné du tout. J'évoluais tranquillement sans avoir à me soucier des autres. Alors oui, on posait plus fréquemment les yeux sur moi, mais sans jugement visible dans le regard. Les gens captent qu'on a un fauteuil, point barre. Même, j'ai été agréablement étonné de constater qu'à chaque fois où j'avais des difficultés, toujours quelqu'un s'est proposé pour m'aider.

 

Cette aide instaure d'ailleurs un rapport peu commun. J'interprète peut-être un peu trop et cela doit changer énormément lorsqu'on est habitué, mais en tant que "nouveau" du fauteuil, c'était une sensation bizarre d'être conduit par un(e) inconnu(e) et de discuter avec lui sans le voir. A moitié sympathique puisque c'est des personnes auxquelles je n'aurais jamais adressé la parole en temps normal, à moitié embêtant car de dos, et dépendant.

 

Dans le métro, les gens me regardaient un peu plus. Enfin, dans le métro, tout le monde se dévisage, je ne suis pas certain que le fauteuil ait changé grand chose. Les regards étaient surtout interrogatifs. Bon dans le bus par contre clairement ça embêtait les gens parce que je prenais de la place et le matin Dieu sait que c'est bien ce qui manque dans les transports en commun.

 

handicsymbol

 

En fait j'ai quand même relevé deux moments qui m'ont marqués. Le premier regard gêné venait d'un monsieur d'âge mûr, qui en me croisant a ostensiblement dévié le regard. Je suppose que c'est arrivé à tout le monde de volontairement ne pas regarder quelqu'un, hé ben woaw ça se remarque méchamment. Je crois que c'est la première fois que j'avais un regard "négatif", j'avoue que je n'ai pas tellement apprécié. Je ne pouvais pas lui en vouloir foncièrement, mais c'était la première fois oùm je me sentais différent dans le mauvais sens du terme.

 

La deuxième mauvaise expérience, et là je lui en voulais, venait d'une jeune mère et d'un jeune enfant lui tenant la main. En me doublant, l'enfant me jette un oeil curieux. A peine dépassé, il demande à sa génitrice :

 

Maman, qu'est-ce qu'il fait le monsieur ?

 

A ce moment, je ne peux réprimer un sourire, surtout après l'expérience du vieux monsieur. Une question directe, ça fait du bien. Dommage que la mère soit débile. C'est dans une voix trahissant sa gêne qu'elle lui répond :

 

Tu vois bien, il fais comme nous, il marche.

 

Je... Elle... Mais...  Dégouté et outré, je réponds vivement par

 

Il ne marche pas, il roule, connasse !

 

Bon, peut-être que j'ai pas lancé le dernier mot. La mère, comprenant son erreur, rectifie "oui, il roule". Mais quelle débile. Il n'est pas con, ton gosse, il a pigé de suite que je ne marchais pas, et justement il te demande pourquoi. Ca coutait cher de lui dire que, je sais pas moi, j'avais une maladie par exemple ? Je voyais déjà de loin une éducation merdique qui allait élever un gamin qui plus tard deviendrait le vieux monsieur du début, considérant le handicap avec gêne, crainte voire pire.

 

Le lendemain matin, les bras en compote qui crient à la torture, je commence à peine à me rendre à mon stage en chaise, mais abandonne après quelques mètres. Tant pis pour l'expérience, l'aperçu que j'ai m'est suffisant, tant pis je n'irais pas au centre commercial comme ça, j'en ai trop marre.

 

Bon alors, évidemment, ce résumé est extrêmement subjectif, ça ne parle que de mes impressions à moi, et encore sur une durée extrêmement courte de deux jours à peine. D'ailleurs, si vous avez lu cet article et que vous êtes vous-même handicapé ça m'intéresserait énormément d'avoir votre avis là-dessus et vos réactions.

Rédigé par Youe

Publié dans #Dixi

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Bart 08/05/2010 01:41


Je sais pas en quelle année tu es, mais en tout cas un énorme respect pour ce que tu as fais. Je ne suis qu'en P1 et je fais tout ce que je peux, et quand je lis des trucs comme ça ça me motive
davantage. Bonne continuation !


Youe 08/05/2010 20:42



Serre les dents, t'es dans la dernière ligne droite !



PuNkY_BoY 04/05/2010 10:54


Belle experience, j'aurai pas eu le courage de le faire.
Mais il y'a d'autres handicaps qui se voient moins. A ton avis, c'est pire un handicap visible (Fauteuil, bequille, canne) ou un truc que personne ne voit, ou personne ne fait attention (Os de
verres, ou autres j'ai pas d'exemples en tête) ?

C'est con comme question mais je me dit que même si dans le deuxième cas tu evite les regards et les jugements, les gens font du coups moins attention toi, ne t'aident pas, ne te laissent pas
t'assoir dans le bus ect... parce que tu parait en bonne santé.

Non ?


Youe 05/05/2010 03:21



Honnêtement je me vois mal comparer les différents handicaps entre eux, surtout que leur gravité et leur ressenti est toujours différent d'une personne à l'autre. C'est un peu comme chercher à
savoir quel est le chevalier du Zodiac le plus fort (cette pertinente comparaison vous est offerte par l'heure tardive).



Kaïl 26/04/2010 17:17


On reconnaît la démarche du scientifique à l'oeuvre.


Kaorulabelle 25/04/2010 02:40


Je m'étais déjà fait la réflexion dans ma fac (médecine, Tours) que c'est pas du tout adapté pour des malades. Certes, il y a une super rampe d'accès, mais merci les portes qui s'ouvrent uniquement
sur l'extérieur et qui sont déjà trop difficiles à ouvrir quand on est sur ses deux pieds...

à l'inverse, au rez de chaussée il y a presque plus de toilettes handicapé que de toilettes ordinaires. Et c'est bête. Ben oui, si les gens peuvent pas entrer dans la fac ils vont pas y aller aux
toilettes...

Bah, ça fait toujours bizarre de se sentir différent quelque part quand on n'a pas l'habitude (et l'inverse est aussi vrai: je suis allée aux USA et je me suis rendue compte après quelques temps
que personne ne me regardait, parce que j'étais normale (je suis noire) alors le retour en France a été un peu amer ^^')


Youe 26/04/2010 15:21



Ah tiens effectivement j'ai pas eu la curiosité de tester les toilettes, pourtant c'est un lieu où on passe tellement de temps et qu'on aime tellement !



Nashi 17/04/2010 17:36


Mais chapeau, je pense qu'ont à tous plus ou moins songer à faire l'expérience un jour mais le faire réellement ça force le respect.

Sinon sympa, plutôt instructif comme billet notamment sur le ressentit du regard des autres.