Réaction à géométrie variable

Publié le 28 Décembre 2009

Dernière garde de pédiatrie ! Terminées les consultations en urgence pour des otites qui traînent depuis deux semaines et déjà vues par deux médecins ! Fini les gens pas très sympas qui gueulent sur tout le monde parce que leur chiard n’est pas pris de suite ! Fini les gens qui pensent que les urgences de l’hôpital c’est censé répondre à toutes leurs attentes, comme par exemple se servir d’un frigo et s’approvisionner en biberon !

 

Dernière garde tranquille puisque j’étais du coté réservé aux vraies urgences. Parce que oui il y a un coté des urgences qu’on appelle « consultations non programmées » et l’autre « vraies urgences ». Ce qui en dit long. Du coup, plus de cas intéressants. Par contre un phénomène a été mis en exergue par rapport à mes précédentes gardes. Le phénomène du discours ou de la réaction à géométrie variable.

 

Quoiqu’est-ce que le discours à géométrie variable ? Je suis sûr que vous avez déjà expérimenté ce phénomène physique très désagréable sans forcément le nommer comme tel. C’est l’effet qu’à un être humain de tenir des propos ou des réactions différents malgré des questions identiques mais posées par des interlocuteurs différents.

Allez, exemple typique de la réaction à géométrie variable.

 

Une dame de corpulence attend avec un petit de quelques mois dans la salle d’attente. Soudainement, un guerrier de niveau 1 arrive : l’EXTERNE. Appelons-le JOHN CARTER. Salle de consultation numéro trois. Fight ! 

 

CarterHead

 

Le problème est posé. La dame m’explique avec un ton sec que le petit a depuis le début de la semaine une toux grasse, et qu’elle a déjà vu un médecin qui lui a donné du doliprane. JOHN CARTER pose toutes les questions qui lui semblent pertinente : signes de détresse respiratoire, fièvre, horaires de la toux, changement de celle-ci, vomissements, cas de contagion dans la famille, ce genre de chose. Entre-temps, une jeune fille entre dans la salle et il s’avère qu’il s’agit de la mère, la dame de corpulence étant la grand-mère. JOHN CARTER examine l’enfant, qui ne présente aucun signe de gravité. Il tousse un peu, certes, mais il est bien tonique et manque même de mettre des beignes à JOHN, les poumons sont aussi clairs que les eaux minérales des publicités à la télévision, sa gorge est bien rosée, tout va bien. JOHN CARTER note donc ces éléments de l’examen sur l’observation. Ce qui prend du temps. Du coup, il y a un blanc, que la dame corpulente se sent altruiste de combler.

 

DAME – (d’un ton sec) Alors vous savez d’où ça vient, cette toux ?
JOHN – Hé bien, l’examen clinique est très rassurant, il n’y a –
DAME – Non parce que là, ça fait quand même quatre jours.
JOHN - … il n’y a pas de bruits anormaux dans les poumons, et la sphère ORL est bien. Donc ça a tout l’air d’être viral. Il y a pas mal de virus qui traînent à cette saison et -
DAME – (grimace dubitative) Viral ?
JOHN – Oui, le petit fébricule du début est en faveur d’ailleurs et -
DAME – (protestant) Oui mais là il n’a plus de fièvre !
JOHN – Ben oui, vous lui avez donné du Doliprane, c’est normal.
DAME – Oui mais ce qui nous inquiète c’est que parfois il respire par la bouche, vous voyez !
JOHN – C’est surtout important de bien le moucher. Mais ça arrive. Au début les petits ne peuvent pas respirer par la bouche, mais quand ils le peuvent ils le font parfois, comme les adultes.
DAME – Ah moi j’ai eu six enfants, y’en a aucun qui m’a fait ça, hein ! 

 

JOHN commence a vraiment s’énerver. Le petit ton supérieur de la dernière réplique a fini de piquer sa patience. Il se demande ce que cette dame cherche à prouver. D’autant que la véritable maman de l’enfant, qui semble n’avoir absolument aucune personnalité et complètement dévoyée à sa propre mère, n’a pas dit un mot. JOHN s’énerve donc, tend à durcir le ton, mais ça ne marche pas très bien.

 

DAME – J’espère qu’avec les antibiotiques ça va passer, parce qu’alors là…

 

JOHN a soudainement envie de pleurer. Il vient de réaliser qu’il va devoir expliquer que le petit n’aura pas d’antibiotique. Et vu la ce qu’il a en face de lui, il risque d’y laisser des plumes. Il a envie de boxer cette dame avant même d’ouvrir la bouche.

 

JOHN – Alors… (il hésite encore à se lancer dans cette aventure)… comme c’est probablement viral, les antibiotiques ne servent à rien.
DAME – Comment ça ?

 

Ce n’était pas tant une question qu’une injonction agressive de plus. Et oui, de façon carrément prévisible, la dame est passée au stade deux de son offensive.

 

JOHN – Hé bien on est dans un contexte d’infection. Ca peut être par un virus, ou par une bactérie. Les antibiotiques sont des médicaments contre les bactéries. Ca ne sert à rien contre les virus. Ici, la fièvre n’est pas élevée, et je n’entends aucun foyer infectieux dans -
DAME – Qu’est ce que vous entendez par « foyer infectieux ? »
JOHN – Je n’entends aucun bruit anormal à l’auscultation, les poumons ne sont donc pas l’objet d’un foyer de bactérie. Donc c’est probablement viral. Et pour ça, il faut laisser faire la nature. Eventuellement faire baisser la fièvre  avec du doliprane, comme vous l’avez fait d’ailleurs, c’est très bien, mais c’est tout.

 

JOHN se dit qu’en complimentant la dame, celle-ci arrêtera de voir la consultation comme une guerre armée. Mais à la place de baisser les fusils, celle-ci ramène l’artillerie.

 

DAME – Ah parce que mon fils il a une angine et son médecin il lui a donné Augmentin, Doliprane, Topalgic et tout le bazar ! Alors…
JOHN – Oui ! Mais c’est une angine bactérienne ! Ca n’a rien à voir…

 

JOHN se rend compte qu’il commence à avoir un ton un peu dur et que sa dernière phrase s’est terminé par un soupir bien audible. Heureusement, il a fini d’écrire son observation, il va pouvoir vite partir pour confier le dossier à un médecin et se décharger un peu. Vaillant, il se dit qu’il va tout de même préparer le terrain pour éviter une confrontation directe.

 

JOHN – Mais il est possible que j’ai loupé quelque chose. Donc je vais chercher le médecin. Je vous laisse attendre ici, à tout de suite.

 

JOHN sort, et pousse un long soupir après avoir fermé la porte. Il trouve bientôt un médecin. Par chance, il s’agit du médecin senior. Il lui présente le cas en quelques phrases avant de le faire entrer dans la salle de consultation, où la dame corpulente l’attend les bras croisés et la mine fermée.

 

Deuxième round donc, la DAME voyant cette fois-ci arriver un sorcier niveau 99 : le médecin senior, responsable d’une unité d’hospitalisation des urgences. Appelons-le GREGORY HOUSE.

 

HouseHead

 

GREGORY HOUSE entre donc d'un pas sûr dans la pièce et sans jeter un oeil à la famille s'asseoit et commence à lire l'observation de JOHN.

 

GH – Bonsoir Madame, je suis le pédiatre de garde. Alors, mon collègue m’a un peu expliqué, c’est donc une toux traînante depuis quelques jours, c’est bien cela ? Avec un peu de fièvre ?
DAME – Oui, voilà. On a juste donné du Doliprane pour faire baisser la fièvre.

 

La dame a perdu son agressivité et se poste cette fois dans une attitude défensive. La maman est toujours effacée. Elle donne le sein à son petit. JOHN se demande si son senior a un secret. Pourtant le ton de sa voix est ferme mais sans nuance subliminale. Intriguant.

 

GH – D’accord. Pas de lèvres bleutées, pas de pause respiratoire ?
MAMAN – Non, rien de tout ça.

 

JOHN est interpelé. La maman est donc capable de parole. GREGORY examine l’enfant à son tour et confirme l’examen de JOHN. Il s’assoit à sa table pour rédiger son propre mot.

 

GH – Alors votre enfant ne présente aucun signe de gravité. Il a attrapé un virus, je ne saurais pas vous dire lequel, et ça n’a pas beaucoup d’importance, puisque de toute façon il n’y a pas de médicament contre les virus.

 

JOHN redoute le pire. Mais ça n’arrive pas. La dame a changé. Il la sent défensive mais elle ne mord plus, ne cherche plus la bête noire, ne remet pas en cause ce que dit le médecin. Devant son air étonné, le médecin continue.

 

GH – Non, ça n’existe pas. Ce sont les défenses naturelles du corps qui s’en charge. Ce qu’il faut, c’est bien le moucher, une narine à la fois, et n’hésitez pas à le faire souvent.
DAME, s’adressant en riant à la MAMAN – Ah, tu vois, ce que je t’avais dit !
GH – Et incliner son lit aussi, avec un oreiller. Sous le matelas, l’oreiller, pas directement sous sa tête.
DAME – Oui, oui, tu vois, je t’avais dis de le faire. Et donc, pour les médicaments ?
GH – Du Doliprane pour la fièvre, et le mouchage. Vous avez encore du Doliprane chez vous ?
MAMAN – Oui, on en a encore.
GH – Très bien. Madame, bonne soirée !
DAME : Merci, vous aussi. Au revoir.

 

JOHN sort de la pièce soulagé, et a envie de tabasser cette grand-mère pendant une ou deux secondes. Mais très vite, il a de la peine pour la jeune maman, complètement soumise, qui doit probablement l’avoir sur le dos tout les jours et recevoir nombre de conseils stupides et de réprimandes. Car les « Je te l’avais bien dis », JOHN les a trouvé forcés, très forcés.

 

JOHN allait donc chercher le patient suivant. Là il allait expérimenter autre chose. Car si, ici, la grand-mère était une réaction à géométrie variable agressive, JOHN allait expérimenter l’autre facette de son statut d’étudiant : le discours à géométrie variable bête… Mais c’est une autre histoire.

 

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Ruxhart 28/12/2009 23:24


JOHN gagne 1 point de karma.


raspy 28/12/2009 20:33


Je trouve que tu t'identifies un peu trop facilement à des beaux gosses cathodique. Ne serait-ce point un complexe de supériorité rapport au fait que tu as réussi à finir tintin au soleil ?

Bon Nowel en retard sinon ^^


Youe 30/12/2009 12:10


C'est par soucis de réalisme !
Bon Noel en retard, bonne année en avance ! :)


Nautawi 28/12/2009 14:27


Superbe histoire, cette situation est tellement vrai.

Et histoire de rire encore plus : à quand le discours à géométrie variable bête ? :D


Youe 28/12/2009 19:53


C'est prévu, c'est prévu :)