U haz cancer lulz

Publié le 26 Août 2012

Ah, chère amie, , quelle bonne surprise, je ne vous attendais pas si tôt. Excusez donc mon air grognon et mon salon en bien piètre état, et prenez une place auprès du feu de cheminé, vous devez être gelée jusqu'aux os avec cette neige. Je vous prépare un thé bien chaud de ce pas. Comment se passent vos premières semaines dans les hôpitaux ? Ah, difficilement, oui, ça a toujours été ainsi, et même pire. J'ai un peu repensé à ce que vous m'aviez raconté à notre dernier entretien. Souvenez-vous, vous m'aviez narré la façon dont vous aviez dû, seule, expliquer à un patient qu'il avait une maladie grave. Un cancer de la gorge, je crois. Cela m'a rappelé une petite anecdote, à la fois amusante et navrante. Permettez-moi de vous la raconter, tant que vous savourez votre boisson - je n'ai mis qu'un sucre, comme vous l'aimez.

 

L'enseignement de la médecine peut se diviser selon moi en deux modalités : la première, c'est l'apprentissage de l'organique, du concret, des maladies, des traitements. La deuxième, c'est celle de l'éthique, de l'abstrait, du secret médical, de l'empathie. Chacun y accorde une part plus ou moins importante, et ces deux facettes avaient chacune leurs phrases et mots clé-en-main pour le concours de la dernière année. Je crois savoir qu'on vous l'enseigne toujours de la même façon, par ailleurs. Prenons par exemple la diatribe réservée à l'annonce d'un diagnostic grave. Sans refaire le cours de mon temps, citons à tout hasard quelques références : il faut ainsi une consultation dédiée dans une pièce préparée. Bien entendu, le calme est attendu, et le praticien se doit d'éviter d'être dérangé par un appel téléphonique banal. Il faudrait idéalement se réserver une heure, en gardant un schéma bien propre de la préparation de l'annonce, puis du diagnostic lui-même, et terminer avec l'évocation des possibilités thérapeutiques. Déjà un beau dédale dans lequel on peut aisément se perdre ou se trouver dans une impasse. Ajoutez à cela que l'information doit être adaptée au patient et que celui-ci, en état de choc, ne retiendra que quelques grandes idées directrices de votre beau discours. Beaucoup de médecins conseillent vivement d'ailleurs de laisser faire un sénior : non pas qu'un interne ne saurait accomplir cette déplaisante tâche, mais un patient serait plus rassuré devant l'aplomb ou la bouteille apparente de quelqu'un qui a l'âge de son coté. Belle théorie, n'est-ce pas ? Bien écrite, pleine de bonne volonté, elle sonne doux à l'oreille.

 

Peut-être que cela se passe comme ça ailleurs. Dans une autre province, un autre pays. Un pays où les règles sont adaptées, où la réalité est bien cadrée, où personne ne sort des lignes. Pas le nôtre, me dites-vous, et vous avez bien raison.

 

Je pourrais revenir encore une fois sur mes premiers mois de médecine. Oui, en gynécologie, vous avez bonne mémoire, ou bien je radote de trop. Figurez-vous que l'annonce d'une fausse couche peut être considéré comme une annonce grave. Trouvez-vous normal que ce soit la tâche d'un jeune interne sans expérience d'annoncer ce qui, pour certaines, est une simple mauvaise période comme une autre, pour d'autres, un véritable drame qui bouleverse leur vie ? Non, bien sûr que non, surtout dans le deuxième cas de figure. Attention, vous avez renversé un peu de thé sur votre pantalon. Mais maintenant, je vous pose la question à l'envers : figurez-vous également que les fausses couches sont le premier motif, si je puis dire, de consultations aux urgences gynécologiques. Peut-on demander d'un sénior qu'il soit appelé pour chacune d'entre elle, laissant de coté ses activités de consultation, de chirurgie et ses urgences, pour y consacrer une heure, le tout sans être joignable d'une quelconque façon ? On commence à voir les limites du système. C'est malheureux, mais c'est ainsi.

 

Mais l'anecdote que je voudrais vous raconter se déroule quelques mois plus tard. J'étais alors employé dans un service d'endocrinologie. Ce n'était pas un très grand service, chaque interne gérait tout au plus une dizaine de lits. Comme vous vous en doutez, beaucoup de diabète, mais aussi de l'hypophyse, des parathyroïdes, et j'ai même eu le droit à un phéochromocytome très typique. L'un des patients qui venaient pour deux ou trois jours, afin de réaliser son bilan annuel d'un vieux diabète, passe dans le service une scintigraphie myocardique. Ah, oui, les progrès de la science, il ne s'agit pour vous, jeune demoiselle, que d'un mot entré dans l'histoire. Pour résumer, cet examen nous permettait de dépister des dysfonctions du cœur, y compris lorsque celles-ci étaient anciennes ou passées inaperçues. Bref, je recevais alors un compte-rendu très particulier. Celui-ci me confirmait l'absence de lésions cardiaque, ce qui était une bonne nouvelle, mais deux lignes supplémentaires me mettaient en garde : j'apprenais que pour régler la scintigraphie, les manipulateurs réalisaient une sorte de scanner grossier centré sur le thorax, et sur ledit scanner, ils avaient identifiés un nodule d'aspect suspect.

 

Je ne disposais pas d'autres renseignements. Après un coup de téléphone, je récupère l'image en question. Pas de doute, en effet, le nodule fait plus d'un centimètre. Quant à l'aspect "suspect", je m'en remettait volontiers à l'expérience du radiologue. Le patient, d'une cinquantaine d'année, ne fumait plus mais avait été dans le passé un consommateur assez efficace de cigarettes. Lui qui venait pour vérifier que son taux de sucre restait dans les normes, allait repartir avec un nodule pulmonaire sous le bras.

 

J'avoue avoir eu dans cette situation une sorte de plaisir coupable. Si j'étais sincèrement inquiet pour le patient, j'allais néanmoins jouer un vrai rôle de médecin généraliste et non pas de robot bon à noter les traitements des gens sur un ordinateur ou à relever sans réfléchir les résultats de prises de sang prescrites à l'avance. Je passais donc les deux prochaines heures à planifier le futur proche de ce monsieur : obtenir un rendez-vous pour un scanner thoracique performant, ainsi qu'une bronchoscopie, c'est à dire, comme vous devez le savoir, un tuyau dans la gorge pour aller chercher cette tumeur. Puis rédiger les courriers pour les différents médecins qui le verront - et plus particulièrement le pneumologue, bien sûr. Enfin il me fallait résumer les dates des rendez-vous et préparer mentalement comment j'allais annoncer la nouvelle au patient. Pour une fois, le sénior était joignable et tout à fait disponible, mais il ne connaissait pas plus le malade que moi et le contact passait bien, je me sentais capable de le faire. Et cela rentrait dans ma logique de prise en charge globale.

 

Un autre thé ? Quelques biscuit peut-être ? Non ? Je continue, alors. Pour l'instant, mon histoire reste banale, mais c'est maintenant que l'élément perturbateur arrive.

 

sfr sms-alerte

 

 

Alors que je me demandais encore si je n'allais pas quand même faire appel à mon chef, l'infirmière, une jeune femme dynamique, vient me trouver dans le bureau médical où je prenais racine depuis déjà un certain temps entre deux piles de dossiers. Gênée et ennuyée, elle me dit avoir été appelée par le malade car celui-ci ne comprenait pas bien pourquoi il avait reçu, par SMS, une convocation pour un scanner thoracique.

 

Ah.

 

J'accélère donc les choses, un peu furieux contre le secrétariat de la radiologie. Je me rends illico dans la chambre du patient et lui explique la situation. Je ne me souviens plus bien comment cela s'est passé. Fort heureusement, et presque miraculeusement même, mon téléphone n'a pas sonné pendant cet entretien qui a dû durer une vingtaine de minutes. Je me souviens avoir insisté sur le mot "nodule", en n'évoquant volontairement pas le mot "cancer" de suite. Et en espérant qu'il n'allait pas recevoir d'autres SMS, j'étais suffisamment peu crédible, il n'y avait clairement pas besoin d'en rajouter une couche.

 

Rendez-vous compte : là où l'on demande une consultation humaine, consacrée, au calme, empathique, ici, l'Annonce avec un grand "A" a débuté par... un texto sur un portable. Ce qui doit être la représentation de ce qui est le plus froid et inhumain parmi toutes les formes de communications modernes. Une sorte de pied de nez générationnel, à l'ère de la mode des portables, fait à tout notre enseignement et à tout le respect qui devrait entourer la sphère médicale. A ce compte, je m'attendais presque à la suite : "Reçu de : HôpitalNord ; Slt ta 1 Kcer dé Pmons LOL on srevoi b1to biz". Ca doit faire partie des pires moyens d'annoncer une mauvaise nouvelle, à mi-chemin entre l'entendre d'une conversation entre deux médecins dans le couloir près de la machine à café, et découvrir en allant se soulager d'un poids biologique que les murs des toilettes de votre chambre sont très minces et donnent sur le bureau médical.

 

Un saleté de texto.

 

Mais j'entends que votre téléphone a sonné. Je vous débarrasse de votre tasse. Jetez un œil, on ne sait jamais : peut-être vous convoque-t-on pour passer une radio ?

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Commenter cet article

Sylvhem 02/09/2012 21:52

Je reviens de vacances et, miracle, le retour de Youe o/ !

Tes articles sur les anecdotes médicales sont toujours aussi passionnants, mais cette histoire est finalement assez dure.

Youe 03/09/2012 21:38



Heureusement, ça n'arrive pas tout les jours.



Kaeso 28/08/2012 23:09

Mmmm c'est pas le meilleur que t'ai écrit mais ça reste intéressant. On apprend plein de mots!

Vivement la suite ^^

Youe 29/08/2012 18:56



C'est comme la cardio : faut reprendre doucement, sans brutalité !