Une garde en soins continus

Publié le 29 Janvier 2010

La journée commence et il est huit heure cinq. Car oui, John n’a dormi que trois heures cette nuit, il est frais et dynamique et arrive donc un peu en retard. Ce qui n’est pas grave, parce qu’en relève les externes ne servent à rien. Sauf à encombrer la petite pièce où il fait trop chaud. De toute façon il n’est pas le seul à être à la bourre.

 

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D’ailleurs nos vaillants étudiants sont accueillis en arrivant par monsieur Vaseline, ce qui met en joie et annonce une garde prometteuse et pleine de surprises !

 

Quand John regarde dans la salle de relève il aperçoit que la médecin la plus redoutée du service est présente. Pour préserver son anonymat de l’internet, elle s’appellera Bathy. John n’est pas très vif au cours des discussions des médecins. De loin, il entend une attachée administrative se plaindre des mutations et du manque de place, et que les services de soins palliatifs feraient mieux d’améliorer leur service après-vente. John ne comprend pas tout, mais traite intérieurement l’attachée de connasse, dans le doute. Il est neuf heures vingt.

 

Avant que la relève soit finie, Bathy accoste les externes pour leur demander de faire un électrocardiogramme (ECG) sur la moitié de ses patients, soit quatre au total. John et ses amis ne risqueront pas de l’oublier, puisqu’on leur re-demandera trois fois en moins de dix minutes. John, toujours ensommeillé, fini par lâcher d’un ton un peu sec qu’il a compris. Puis pendant quelques secondes il craint un peu d’avoir été insolent et de se faire allumer la gueule. Et en fait non, Bathy est au-dessus de ça.

 

A neuf heures vingt-cinq, la relève est finie et John a choisi deux patients à aller voir, en plus des ECG donc. John se fait un nouvel ami, un jeune et naïf quatrième année, qui a eu la malchance de se faire attribuer deux patients que Bathy supervise. Il ne comprend pas pourquoi John le plaint. Ah, la jeunesse.

 

A neuf heures trente, John prends un café. Le café, c’est un peu la boisson officielle du médecin, son araignée radioactive, sa boule de cristal, son pikachu, sa savonette des douches à l’armée.

 

A dix heures, John croise deux amis. La première est interne dans le service d’à coté. Ca fait plaisir à John parce qu’elle est vraiment sympa et qu’elle est vraiment jolie même que quand tu lui fais la bise tu gagnes douze points de vitalité. Le deuxième c’est quelqu’un qui est encore plus planqué que John et qui vient du stage de psychiatrie d’à coté. Il vient voir un patient du service, mais, moquons-nous bien de lui, il ne pourra rien faire car le patient en question souffre de confusion et ne parle qu’allemand. Enfin, parfois français, mais seulement tôt le matin, et seulement aux infirmiers. Ah ! Ah ! Tu as été bien désapointé !

 

Entretemps, John et son amie ont fait les ECG de deux des quatre patients, laissant les deux autres au quatrième année car, ah, la jeunesse, il faut bien qu’il apprenne. Le premier patient nous voit arriver avec l’appareil. “Ah mais j’en ai déjà eu deux hier”, nous dit-il. Les deux compères rient en rassurant le patient qui commence à se demander si la répétinion de l’examen signifie qu’il a quelque chose de sérieux. Mais non voyons, c’est le médecin qui veut être précis, monsieur ! Enfin, officiellement. Parce qu’officieusement, c’est le médecin qui est folle, monsieur ! Puis John se rend à la deuxième chambre. La patiente le regarde d’un air surpris. “Encore ?” s’exclame-t-elle. Eclats de rire.

 

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A onze heure vingt, John a vu ses patients et a rédigé les prescriptions. Le premier est une hépatite aigue avec encéphalopathie. John va le voir, mais restera déçu car cliniquement le patient n’a rien de particulier. En revanche, celui-ci, dans une spontanéité et une honnêteté qui l’honorent, signale à John que “ses draps sont mouillés”. Ce n’est qu’au moment où notre brave externe finit son examen clinique, les mains sentant bon le liquide jaune qui sort des zizis des garçons et de la zigounette des filles que les aides-soignantes entrent dans la pièce pour changer les draps. Résistant avec vaillance à l’envie de se tirer une balle, il restera digne quand il se lavera les mains très fort.

 

La deuxième patiente est plus particulière. Prostrée dans le noir d’une chambre unique, elle ne dit rien et restera muette. Anorexie mentale. John pose une main sur le dos de la patiente, mais aura un mouvement de recul un peu paniqué en s’apercevant que la petite dame n’est qu’une sorte de squelette avec de la peau.  Ce squelette répond aux questions par des hochements de tête. Notre externe tire le draps pour jeter un oeil sur les jambes, le ventre, les hanches. C’est avec de plus en plus de mal-être qu’il identifie chaque os du corps humain. Avec de la lumière, il est persuadé de voir les organes aussi. Quelques coups de stéthoscope plus tard il laissera la pauvre tranquille.

 

A onze heure trente, John se demande s’il ne devrait pas appeler des secours pour le pauvre quatrième année coincé avec Bathy. Heureusement, tout se finit bien, puisqu’il arrive dans le bureau médical, dépité de n’avoir pas pu voir correctement ses patients et de ne pouvoir gérer les prescriptions. Et oui, jeune, tu auras appris quelque chose d’utile : ne pas traîner avec Bathy, jamais.

 

A midi, une rumeur cours selon laquelle Bathy souhaiterait que deux externes “accompagnent” un patient scopé à on ne sait quel pavillon pour un examen. Les initiés comprendront. Pour les autres : “accompagner” signifie “brancarder”, et “scopage” signifie “possibilité que le patient aille mal alors que vous êtes seuls dans les couloirs obscurs et décrépis des sous-sols de l’hôpital”. Les étudiants frémissent.

 

A midi quinze. Aucune nouvelle. Pause déjeuner. Frites ! Coca ! Joie !

 

A une heure quinze, réception d’un patient arrivé par le SAMU. Cancer du pancréas avec trois grammes d’hémoglobine. Les initiés comprendront. Pour les autres, la normale d’hémoglobine chez une femme c’est 12g ou au dessus. C’est une amie qui va voir le patient. John décide d’aller se poser dans un bureau médical en croyant que Bathy est allé mangé. Grossière erreur, pénalisée par la demande d’imprimer la biologie de deux patients et de devoir rappeler à l’infirmière un test et un traitement pour un troisième patient inconnu. John perd dix points de karma et deux points d’expérience pour la peine.

 

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A quatorze heures quarante, le service est bien calme. John décide d’aller dans un autre bureau médical, plus au sud. C’est rigolo parce qu’il y a une vitre où on peut voir les gens à l’extérieur devant la machine à café, mais si on allume pas la lumière dans la salle, eux ne nous voient pas. Il en profite pour aller sur internet et visiter les meilleurs sites du monde, comme son propre blog, l’usine à problème, le velvet vidéo burger, press start button, la mélancolie d'une otaku, néant vert, la chambre de Melow, badstrip et le blog de monsieur poulpe.

 

A quinze heures, première entrée de l’après-midi. Le dossier sera torché en dix minutes par un examen normal d'une charmante patiente venue à cause de démence et agressivité. Pour faire court, un placement pour un avis géronto-psychiatrique.

 

A seize heure, le karma de John chute à zéro. Il doit faire un ECG. A une patiente un peu démente, un peu psychiatrique, et déprimée.

 

A l’hôpital il y a trois genres de déprimés. Y’a les déprimés classiques comme pourrait l’être Jackie du club Dorothée quand il prendra conscience de ce qu’il fait maintenant. Une déprime qui n’interfère pas trop avec les rapports aux autres, finalement. Neutre. Il y a les déprimes qui touchent, qu’on a envie d’aider, de cajoler, parce que l’origine de la déprime est un truc tellement lourd qu’on a du mal à croire que ça puisse arriver pour de vrai. Genre, la père de famille de quarante ans qui a perdu sa femme et ses enfants dans un accident de voiture, pendant qu’on lui annonçait qu’il était liscencié, que son cancer du poumon avait fait des métastases et que son chien avait été violé par son voisin. Et puis il y a les déprimes qu’on a envie de frapper. C’est hyper rare, John n’en a vu qu’une, deux à la rigueur en étant méchant, dans toute sa carrière. C’est des déprimes qui pleurnichent. Pas des pleurs, des pleurnicheries, des chougneries, qui se plaignent tout le temps, avec cette voix bien caractéristique qui finit ses phrases en sanglot pour recommencer derrière, et ce visage tout rouge et tellement ridé qu’on pourrait en faire un masque de la Comedia. Généralement, ça dure plus d’une demi-heure, et c’est finalement ça qui use, la durée. Mais tout rentre dans l’ordre pour quelques heures, donc c’est pas si terrible.

 

Ici, John accumule deux facteurs synergiques : la patiente qui va peu à peu grignoter sa patiente et agresser son système nerveux, et l’appareil à ECG qui lui-même va tout faire pour créer un psychopate de plus sur la planète. La patiente, en dehors de la description ci-dessus, accuse un sévère trouble soit psychiatrique, soit à titre de démence. Extrait choisi (imaginez la voix qui vous crispe le plus) :

 

- Mais qu’est ce que j’ai docteur ? Qu’est ce que j’ai ?
- Vous avez un problème au poumon, qu’on est en train de soigner. Là, je vous fais un ECG pour regarder le coeur.
- Mais j’en peux plus, docteur, j’en peux plus !
- Je comprends bien. Là, l’examen, n’est pas long et n’est pas douloureux.
- Mais j’ai quoi, docteur, vous pouvez pas me dire ce que j’ai ?
- Mais je viens de vous le dire, madame ?
- Oui mais vous me faites encore des examens, c’est pour chercher ce que j’ai ! J’ai bien quelque chose pour être comme ça, on ne peut pas être comme ça normalement, je suis bien malade !

 

Il y eu bien quelques variantes dans le discours. Quand John tente de changer le sujet, la patiente rétorque qu’elle n’en a rien à foutre, qu’elle est malade et qu’elle veut savoir ce qu’elle a. Evidemment, l’examen nécessite d’avoir les jambes décroisées et les bras le long du corps, et de ne pas bouger, conditions jamais intégralement obtenues. Ca, c’est le coté humain de l’horreur. Mais on a aussi un coté technique. Voyez :

 

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Ces fils sont reliés aux électrodes. Et bien là, pour cette occasion, il y avait un putain de court-circuit qui rendait l’utilisation d’une électrode-clé impossible. On change trois fois d’électrode, ça ne marche toujours pas. On appuis sur les contacts, ça marche. On repose les fils, ça ne marche plus. On les lève, ça remarche. Et ainsi de suite. Ce petit manère dure au moins dix minutes. Dix minuts pendant lesquelles la patiente continuera de demander ce qu’elle a, de savoir si on la sauvera, d’affirmer qu’elle est foutue, de demander ce qu’elle a, de dire qu’elle n’en peut plus, de demander ce qu’elle a, et parfois, de demander ce qu’elle a. Mais il en faut bien plus à un externe chevroné pour s’irriter, même si ça pète les burnes. Au moment ultime où les électrodes marchent, la patiente ne bouge pas trop, et où le tracé semble bon, John appuie sur le bouton et…

 

VOUS N’AVEZ PLUS DE PAPIIIIIEEEEEEERRRR !

 

Faille spatio-temporelle. Dans une dimension parallèle, John utilise la chaise dans le coin de la chambre pour défoncer l’appareil à ECG, avant de dire à la patiente que oui elle est foutue, mais qu’on aimerait bien qu’elle ferme sa grande gueule moche et rouge sans ça on allait la cogner. Retour sur Terre. Recherche de papier à ECG. Montage laborieux du papier dans la machine qui refuse d’imprimer quoi que ce soit sans provoquer un soucis de bourrage. Et pendant ce temps, la patiente…

 

Au final, ce qui aurait dû ne prendre que cinq minutes en aura pris entre vingt et vingt-cinq. Pour un examen de mauvaise qualité qui n’aura pas grande influence sur la prise en charge de la patiente. Seule l’arrivée providentielle de deux infirmières pour une prise de sang, sauvera John de la folie quand il quittera la pièce. John qui annonce à l'ECG qu'il le hait, qu'il espère que sa famille brûle.

 

Le karma dans le négatif, la journée se passe néanmoins plutôt tranquillement. La deuxième entrée de notre externe viendra de la médecine interne et sera adressée par un de ses héros. Elle sera intéressante, super bien présentée sans être trop compliquée ou excessivement lourde. En plus, ce monsieur était déjà venu dans le service quelques jours auparavant, le dossier était encore chaud, pas besoin d’en refaire un. Et les ECG sont déjà fait ! Epique ! Encore plus de bonheur ? Le médecin de garde est un type du SAMU fort sympathique, ce qui permet d’alléger la tension de l’interne qui vient de discuter avec une famille très conne qui la menace en justice s’il arrive quelque chose à leur fille (je crois ?) épileptique qui convulse de temps en temps. Parce que selon eux, il faudrait un infirmier à coté de la patiente 24h/24 et ils veulent l’envoyer en réanimation pour ça. Difficile de leur expliquer qu’une patiente complètement consciente ne s’envoie pas en service de réanimation et que là-bas elle n’aura pas non plus quelqu’un 24h/24. Ah, ces cons, que serait le monde sans eux ? La dernière fois, le mari d’une dame exigeait qu’on aille même dans les toilettes avec sa femme au cas où elle tomberait. Dans. Les. Toilettes. Bien sûr !

 

La nuit tombe, et le service respire la joie, la vitalité !

 

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Le soir, dîner avec les externes du dessus. Les repas fournis par les hôpitaux sous forme de barquettes à réchauffer sont équilibrés. Ils sont même tellement équilibrés que plus de la moitié des externes décident d’aller se chercher un menu au restaurant de restauration rapide qui a la même initiale que Mario mais en jaune. On finit de rédiger deux ou trois trucs sans lesquels l'hôpital arrêterait de fonctionner, et on pars se coucher au quatrième étage, à coté des gros ventilateurs qui font bien du bruit. Enfin je dis ça mais on s’est arrangé pour aller dans une pièce calme, car nous sommes des externes vétérans, même le quatrième année le sait !

 

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On se brosse bien les dents, on choppe un pseudomonas, puis on saute sur les lits comme des petits fous et on fait des batailles de coussin en pyjama ouaiiiis !

 

Le lendemain matin, relève sympathique, et je conclus avec cette dernière image qui est vraiment géniale :

 

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C’est la première chose qu’on voit quand on quitte le pavillon de garde.

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Commenter cet article

Kaorulabelle 26/04/2010 04:58


Oh, tu es donc en D4... Merde à toi XD (oui, la D2 c'est encore le pied, la preuve, je trouve... euh je prend le temps de trainer sur ton blog :D)

J'adore ta façon de décrire ta garde. Mais ça aurait pu être pire, tu aurais pu être malade! (comme moi à ma dernière garde. Un simple rhume. Derrière un masque, le nez qui coule, ça craint.
Surtout pour parler anglais à une Philippine.)

C'est marrant comme on a des réactions totalement opposées face aux Anorexiques et face aux Obèses. Pourtant, dans les cas extrèmes, les deux menacent le pronostic vital... Mais la pitié suscitée
par l'obésité morbide est tout à fait différente. Et même en stade 1, la nana de 80 kilos pour 1m60, on s'en plaint. Surtout quand on est dans un bloc en train de tenir sa jambe pour que l'interne
et le chir ortho lui retirent un clou. Après, on la voit éveillée, et on s'étonne qu'elle est pas si grosse que ça... Mais 15 kilos de jambe (approximation) ça fait mal au dos (de l'externe)!

Bref, je ne suis pas là pour raconter ma vie, donc...

@ bientôt!


Youe 26/04/2010 15:36



Oui mais je redouble mon année en fait donc je repars pour un an. Par contre le stage en chirurgie orthopédiste, quand j'en parle je fais tellement les mêmes commentaires sur les jambes qui font
la moitié de ton poids et que tu dois tenir à bout de bras, c'est limite surréaliste !



Chloë 12/02/2010 00:46


Toujours un plaisir de lire tes articles sur ce monde merveilleux qu'est l'externat.
Monde qui me semble de plus en plus loin et qui ne me manque absolument pas.
Bon courage pour la suite.


Youe 12/02/2010 20:43


Je sais que tu n'aime que modérément ce surnom, mais quand j'ai vu ton nom, j'ai crié de joie "Clocloooo !"
Vu ce que tu dois vivre, ça ne m'étonne guère que le monde hospitalier ne te manque pas, en particulier celui de N. On attend tes récits avec impatience, tu nous manque !


yoyo 10/02/2010 23:25


T'as pas un concours à bosser au lieu d'écrire jeune Padawan!!!!! J'espère que ça va. Bon courage et à la prochaine... peut-être à Nantes!!!;)


Youe 12/02/2010 20:42


Je ne vois pas de quoi tu parles, mais ça fait super plaisir de te voir ici ! Si tu veux rire, dis-toi que pour le CSCT oral, je tombe avec... Vallée ! A moi les joies des trajets intracraniens des
paires craniennes !


raspy 31/01/2010 00:43


Oui enfin quand on est anorexique je pense pas que l'ego est un grand rôle à jouer. Sinon ça serait une maladie systématiquement curable, ce qui est très très loin d'être le cas il me semble.


Youe 31/01/2010 01:53


Sans rentrer dans le détail (parce que parler de diagnostic médical sur des commentaires de blog, let's lol) si, si, y'a bien une histoire d'ego qui est pas négligeable dans l'anorexie mentale. Pas
uniquement et peut-être pas de la manière dont tu l'entends ceci-dit.


Ruxhart 30/01/2010 17:40


Vu que John avait pris son carnet ce matin là sans trop s'attendre à quelque chose de particulier, est-ce une journée plutôt type dans la vie d'externe de John ? Si c'est le cas, j'aimerais pas
être à la place de son karmamètre, il varie tellement qu'il doit en avoir le mal de mer. Mais respect pour John.


Youe 31/01/2010 01:49


C'est une journée de garde type on va dire, même si le coup de la menace en justice, ça c'est pas commun. Disons que sur une échelle de 1 à 10, cette garde-là était à 4.