Jeudi 12 avril 2012 4 12 /04 /Avr /2012 22:51

Oui ? D’accord, merci. La sage-femme vient de m’appeler. Il paraît que j’ai une dame qui vient aux urgences gynécologiques et obstétriques. C’est qu’elles voient tout, les sages-femmes. Elles ont des écrans reliés à des petites caméras situées dans l’unique salle d’attente, pièce étroite et carrée entourée de vitrages. Et munie de toilettes, qu’utilisent toutes les femmes, et je dis bien toutes, juste avant de se présenter en salle d’examen. Parce que, soucieuses, elles prennent souvent soin de se raser et de se faire une propreté rapide avant de venir à l’hôpital. Par contre, avant l’ultime écart de cuisses, un tour au pipi-room s’impose. Ça doit être un déterminisme génétique qui s’exprime selon le nombre de chromosome sexuels identiques du porteur. C’est curieux qu’elles ne sentent pas l’urine après, d’ailleurs, je n’ai pas eu beaucoup l’occasion de m’en plaindre. Bref, je range les derniers résultats d’examens à classer, vérifie brièvement que tout est bien rangé bien propre et je répète cet aller-retour sous-cortical inlassablement répété toute la journée pour aller chercher les patientes.

 

J’ouvre la porte et j’invite la patiente avant même de voir son visage. Ça peut paraître un peu loufoque mais ça a l’avantage d’une part d’accélérer les choses : même quelques dixièmes de secondes ce n’est jamais inutile quand ça se bouscule – ce qui, ici c’est vrai, n’est pas le cas. D’autre part, et surtout, ça permet de ne pas être complètement ridicule quand on ne reconnaît pas d’emblée une patiente que l’on a déjà croisée. Oh, au bout de quatre mois de stage, on finit par sentir si un visage familier fait partie du show mais au début, on se trouve un peu bête quand on nous répond « vous m’avez déjà vu la dernière fois ». Oui, et ta sœur aussi… Si, si, vraiment.

 

Une fois la porte bien ouverte, je découvre quatre personnes. Une dame coiffée d’un foulard violet, avec une robe rêche et un haut de laine. Un bouton sur l’aile du nez. Une autre, plus jeune, dans les dix-huit ans, emmitouflée dans des grosses polaires, occupée à occuper une petiote à qui je ne donne pas plus de quelques années, visiblement très active. Enfin, un petit homme d’une quarantaine d’année, de faible carrure, barbe et moustache, vieille chemise, jean, teint plus mât que les autres.  Je n’aime pas bien les clichés mais j’identifie de suite ces gens comme roumains. Sauf l’homme, qui semble plus d’origine maghrébine. Peu importe, j’invite l’équipage à me suivre. Du coup c’est tout ce beau monde qui m’emboîte le pas. Note pour plus tard : restreindre l’accès de la salle de consultation à deux personnes, trois au grand maximum avec tolérance. Je trouve deux chaises supplémentaires, règle en une minute les détails administratifs d’une entrée aux urgences – une minute durant laquelle la petite commence déjà à montrer son intérêt à fouiller un peu partout, et pendant laquelle la jeune me déballe avec un accent prononcé en désignant la plus vieille que « elle est pas bien, elle se sent mal, elle vomit, elle est pas bien, elle est pas bien, elle est enceinte, elle vomit ». L’homme reste très silencieux derrière. Soit, une seule doit savoir parler français et elle parlera et traduira pour celle qui a besoin de soins.

 

Je me redresse sur le siège de manière à gestuellement dominer le flot de parole, et incite au calme pour mieux expliciter les choses. L’effet marche à moitié. Au milieu des palabres je cerne que la dame est enceinte et qu’elle ne saigne pas, premier point. Elle a tous les autres maux de la Terre mais surtout, « elle est pas bien, elle est malade, elle est pas bien tu vois ». Ah, oui, parce qu’elle fait partie des gens qui te mettent bien à l’aise en te tutoyant. Je sais que le français c’est une plaie à apprendre et je ne leur jette aucunement la pierre, mais dieu que c’est énervant.

 

Mes oreilles sont complètement saturées des plaintes que la jeune exprime en lieu et place de celle qui se révèlera finalement ne pas être sa mère. Mes yeux s’attardent tour à tour sur deux autres épiphénomènes : la petite chieuse que j’ai entretemps déjà dû évacuer de mon côté du bureau avant qu’elle ne mette le souque dans les dossiers classés derrière moi et qui à présent s’attaque aux feuille blanches de l’imprimante, et la vieille qui présente le fabuleux symptôme de l’envie forcée de vomir qui fait roter. Je me méfie, tout me donne envie de détester cette consultation et cette dame qui n’a pourtant encore rien dit et rien fait. Si tout me semble terriblement exagéré, je préfère mettre de côté ce sentiment de rejet dont je ne démêle pas encore la part observée, la part préjugée et la part émotionnelle, prédominante, qui me donne envie de jeter une chaise dans la tête de la harpie qui ne ferme décidément pas son bec à merde. Jusqu’à ce que je comprenne, via un mot mal prononcé et noyé sous le flot, le motif réel de la consultation.

 

« Avortement ».

 

C’est de suite beaucoup plus clair. J’arrive à m’imposer un peu et explique deux choses : d’une part, l’avortement ne se fera pas en urgence, on l’a mal dirigée – « mais docteur tu vois elle va pas bien » - et d’autre part pour les vomissements on peut toujours, en attendant, donner un médicament. Elle répond qu’elle a déjà vue un médecin qui lui a prescrit « quelque chose ». Elle fouille rapidement dans son sac, duquel elle retire à peu près tout et n’importe quoi, avant d’enfin mettre la main sur… des plaques géantes de Primperan. Pas les petites plaques qu’on trouve dans les petites boîtes vendues à la pharmacie, mais plutôt, genre, des plaques de dix comprimés sur dix, et elle en déballe trois comme ça sur le bureau. Je ne savais même pas qu’on pouvait les distribuer sous cette présentation, et il se passe bien quelques secondes pendant lesquelles je cherche à comprendre comment ces dames ont pu se retrouver avec une quantité suffisante de Primperan pour approvisionner la Somalie pendant un an. C’est à l’instant où je me demande combien ça se vendrait au marché noir qu’un élégant rot me tire de mes pensées qui ont bénies d’être momentanément coupées du monde, et donc, de l’insupportable voix de la « traductrice ». Qui en l’état ne traduit rien du tout, la consultante n’ayant pas dit un traître mot.

 

J’explique quatre fois qu’un avortement ne se fait pas en claquant des doigts, qu’il faut au préalable faire des examens, que c’est tout sauf anodin et qu’il faut par conséquent que ce soit encadré. Néanmoins, il m’est difficile de trancher sur le caractère fictif de la symptomatologie, surtout avec la barrière de la langue, et puis « je vais faire une échographie pour dater à peu près la grossesse, ça pourra que faire avancer les choses ». Allez, on passe dans la salle d’examen. Tout le monde se lève. Euh non mes cocos, un examen gynécologique on va peut-être éviter de tourner à quatre autour des lèvres de la dame. Toi la jeune tu viens pour traduire, mais le bonhomme va sagement rester tenir la mini-diablesse, qu’il serve à quelque chose. Peine perdue, le temps que la patiente monte sur la table d’examen, entre deux rots, que déjà le parasite sur pattes vient courir dans les miennes et le père se ramène pour se rasseoir et s’effacer dans un coin. J’étais pourtant persuadé que c’était le quadragénaire qui allait surveiller la gosse et non l’inverse. Mais on a fait un grand bond en avant : c’est plus calme, ma tête se repose enfin un peu.

 

L’examen est rapide : bonne tension, pas de fièvre, ventre souple et indolore, l’échographie retrouve un embryon qui correspond à une grossesse d’environs sept semaines d’aménorrhée, ce qui correspond à un peu plus d’un mois de grossesse, et objective une activité cardiaque déjà présente. Sept semaines, avec une activité, la solution médicamenteuse est plutôt mal barrée. Je tire mes clichés, et répète une énième fois que je vais faire un courrier pour le centre d’IVG mais que non, ça ne se fera pas là sur le pouce.

 

Grande discussion en langue inconnue entre tous les protagonistes. Toujours à côté de la patiente, je note les données sur le dossier médical, soulagé d’entrevoir la fin de la consultation. Mais ! Le temps de détourner le regard, une fois la conversation alien finie, la jeune se met à avoir un comportement pour le moins curieux. Elle se précipite vers le lavabo, attrape un gobelet en plastique et arrose abondamment la patiente avec. Wait, what happened ? Elle enchaîne en lui infligeant une grande paire de claques d’une telle violence que ça m’en fais faire un pas en arrière. Elle monologue intensivement en ewok. La patiente est quant à elle allongée sur la table d’examen, flasque, mains pendantes, paupières fermées. Un malaise, ici, maintenant ? Doigt sur le poignet : le pouls est là. Respiration : régulière. Prise de tension : toujours bonne. Pâleur ? Pas plus. Entretemps, elle se ramasse deux verres d’eau et au bas mot six baffes que je n’aurais pas aimé encaisser. Et la jeune qui jacasse à la vitesse de la lumière, tantôt pour réveiller la dame, tantôt vers moi pour me préciser une nouvelle : « elle est pas bien tu vois ». Des fois que j’aurais pas compris. Dans le doute, je lève les jambes de l’évanouie en demandant à l’apprentie Rocky de le faire. En réponse, elle jette un autre verre – le quatrième ! – et frappe à nouveau. Je repose les jambes, attrape la folle par le col et lui ordonne assez fermement de tenir les jambes à ma place. Un peu déroutée, elle s’exécute. Bien, à présent que je l’ai immobilisée je peux me concentrer un peu mieux.

 

Quelque chose cloche. Trop de choses ne collent pas, j’ai du mal à comprendre quoi exactement, mais ce malaise ne se passe pas comme devrait se passer un malaise.  La réaction de la fille est trop prompte. Pas une seconde d’hésitation, je n’ai moi-même pas eu le temps de constater les faits devant une perte de connaissance elle-même fulgurante. Et le conjoint qui reste bien tranquillement sur son tabouret sans même ciller d’un sourcil ?

Un peu désarmé entre ce que j’ai devant moi, à savoir une patiente amorphe, et cette délicate impression que cette histoire est redoutablement louche, je me penche pour examiner les pupilles. Trois mots : Résistance. A l’ouverture. Des paupières.

 

Quand plus tard je raconterais l’aventure, ce sera à ce moment-là que mes co-internes et mes chefs me feront un sourire amusé. Pour les non médecins, il faut savoir que quand on perd connaissance, techniquement les paupières y’a absolument aucune raison qu’elles refusent de s’ouvrir. Essayez donc avec quelqu’un d’endormi par exemple, il va peut-être vous casser la gueule parce que vous l’aurez réveillé, mais vous verrez, les paupières elles s’ouvrent aussi facilement que les portes d’une boîte de nuit à un groupe de jeunes filles en string. En résumé, la patiente était en train de royalement me simuler un malaise, peut-être pour montrer que, attention, c’est grave il faut faire l’avortement tout de suite. Et cette brave actrice de bien fermer volontairement les yeux sans se les laisser se rouvrir. Parce qu’au cinéma, quand les gens tombent dans le coma, ils ont les yeux fermés et effectivement on ne les voit jamais les ouvrir.

 

Après quelques secondes de révélation puis de compréhension – je suis quelqu’un de lent -, j’explique donc à la jeune que ce n’est pas grave, et, de façon un peu effrontée, qu’on va simplement attendre un peu. C’est en fait même carrément osé et si je me plante je passe à la fois pour un connard et pour un branquignole. Heureusement la magie du cours Florent opère et en cinq seconde la patiente refait surface aussi vite qu’elle avait plongé. Non, tu n’auras pas ton avortement en urgence pour autant, mais bien tenté. Si seulement je pouvais te maudire ouvertement pour, déjà, avoir tenté de m’avoir, et de deux pour m’avoir fichu une frousse, ça me ferais tellement de bien.

 

« Elle fait ça souvent docteur, parce qu’elle mange pas, ça fais deux semaines elle mange rien ». Ah, elle ne mange rien depuis deux semaines parce qu’elle rote ? Pardon, elle vomit ? Ah mais c’est qu’il va falloir faire un petit bilan pour s’assurer que tout va bien, messieurs-dames ! Sans le savoir elle vient de me donner le fruit de ma vengeance. Le bilan, c’est quelques prises de sang dont on a les résultats en une heure et demie au plus tard. Du coup : « Les résultats mettent bien deux bonnes heures à arriver. Je vous laisserais attendre dans la salle d’attente, comme ça je viens vous chercher dès que je les ai ».

 

Ils me font les yeux ronds. Et oui, si tu veux jouer au plus con on va jouer à deux. Enfin à trois, parce qu’au moment de les raccompagner je m’aperçois que celle qui aurait dû profiter d’un avortement quelques années de cela a aussi joué avec l’imprimante de l’échographie et que celle-ci doit être remontée. De mon point de vue je joue coup double : il m’est impossible, malgré tout ce qu’il s’est passé, de déterminer cliniquement si en effet elle a jeuné et vomit pendant deux semaines – même si j’ai une vague idée. Du coup, non seulement je vérifie mais en plus je la fais chier. Du gagnant-gagnant. Oui, c’est petit, bête et mesquin. Mais j’assume !

 

Deux heures et dix minutes plus tard, après avoir vu plusieurs patientes et signalé au conjoint qui me fais un signe circulaire en désignant sa montre que « non, les résultats ne sont pas encore arriver, ça va venir », je les reconvoque en salle de consultation pour leur annoncer que, comme je le sais moi depuis plus d’une demi-heure, le bilan sanguin est tout à fait normal, et que voici la lettre que j’ai rédigée pour le centre d’IVG parce que, clairement, si je vous envoie comme ça, tel quel, ils vont rien comprendre et ce sera un bordel monstrueux pour eux comme pour vous.

Ils ne le savent pas encore, au centre d’IVG, mais sur ce coup ils m’en doivent une.

Par Youe - Publié dans : Medicus
Ecrire un commentaire - Voir les 5 commentaires

Samedi 3 décembre 2011 6 03 /12 /Déc /2011 00:00

00sans culotte
A présent que j'ai votre attention...

 

Cela fait maintenant une vingtaine de jours que je suis interne de médecine générale. Un nouvel interne, c’est un externe qui, du jour au lendemain, se voit demander de tenir un service, de prescrire à tour de bras, de porter plus de responsabilités – certes, pas bien dur d’avoir plus de responsabilité que lorsqu’on est externe.  Je pourrais m’étendre longuement sur les premiers jours, sur les galères du changement de ville d’affectation, celles incombant au fonctionnement même du service et à la façon de s’acclimater aux nouveaux lieux, sur tout plein de petites choses qui, mises bout à bout, prêtent à rire. Mais, idéalement, chacun s’y prépare un peu avant. On sait qu’on aura des difficultés, même si on n’envisage pas forcément à quel point. On sait qu’on sera perdu et qu’on s’appuiera beaucoup sur les seniors et les infirmières. Et là encore, je pourrais avancer caustiquement que les seniors s’appuient parfois plus sur leurs internes que l’inverse. Mais il s’est passé quelque chose pour laquelle j’ai certes eu une expérience durant l’externat, mais je manquais pourtant complètement de contenance.

 

Ma première consultation. Une vraie, avec rendez-vous et tout.

 

Je suis en service de gynécologie et obstétrique. Le rôle du médecin généraliste dans un tel département est d’assurer les urgences quand la grossesse n’est pas trop avancée. Et en alternance, on s’occupe des deux maternités de l’hôpital : une pour les dames chez qui tout est censé bien aller, et l’autre pour celles qui ont subis des césariennes ou qui ont présenté des problèmes durant leurs neufs mois – ou moins, selon les affinités. Le contrat me convient parfaitement, n’étant pas un amateur particulier des salles de naissance, ce qui étonne souvent mes interlocuteurs pensant que guider la sortie d’un bébé du vagin hypertrophié représente le Saint Graal. Je ne dis pas, je conçois que ça peut être un instant merveilleux et les sages-femmes et obstétriciens ont toute mon admiration compte-tenu de la galère que ça peut représenter – et je ne parle même pas des futures mamans qui font quand même la majorité du boulot. C’est juste que, moi, ça ne me titille pas de poser deux mains sur un enfant dont je découvre les parents pour l’occasion. A la rigueur le service de grossesse pathologique pourrait m’attirer plus, mais c’est réservé aux internes dits « de spécialité ».

 

Le petit couac de ce planning confortable vient d’une invention de nos prédécesseurs. Les « consultations de post-urgence ». En résumé, certaines patientes vues aux urgences peuvent être reconvoquées quelques jours plus tard pour des motifs divers : vérifier l’évolution d’une échographie ou d’un résultat sanguin par exemple. Souvent, cela se refait via les urgences. Mais visiblement, si ça peut tomber un lundi ou un vendredi, c’est mieux, et on peut alors organiser un rendez-vous plus tranquille. Une idée excellente en soi.

 

A noter que le mot « organiser » n’est peut-être pas le mieux choisi. Impossible de lancer nos propres rendez-vous via un agenda sur l’intranet de l’hôpital comme nos chefs, et impossible de connaître nos consultations du jour avant un coup de téléphone à la secrétaire, qui de toute façon nous ajoute qu’on le veuille ou non des dames à voir en consultation « classique ». Ca reste donc assez obscur et relativement indépendant de notre volonté.

 

« Excellente idée » est aussi à pondérer : s’il apparaît comme très formateur de recevoir des patients pour des futurs médecins généralistes, ça l’est surtout lorsque l’on a un minimum de bouteille. Cette idée a été mise en place par des internes ayant plusieurs semestres de pratique derrière eux, et à la fin de leur stage. Nous sommes internes depuis moins de trois semaines. La problématique se révèle un peu différente. Mais ce vendredi-là, de toute façon, la secrétaire est formelle : deux patientes sont prévues sur le planning. Ces dames seront là à onze et douze heures pétantes, qu’on soit un cador de la gynécologie ou pas, et elles attendront quelqu’un. Donc on serre un peu les dents et on y va. Et la première dame ne vient pas au rendez-vous. Avec ma collègue, on sourit : si la deuxième dame vient à manquer, on mangera tôt. Et manger tôt, c’est un peu comme l’immunité de Koh-Lanta, c’est rare, précieux et ça se déguste avec délice, même si ça ne se mérite pas toujours.

 

Douze heures, on déchante. La salle d’attente accueille deux personnes : une jeune fille brune,  pantalon et veste noirs et roses, et un homme plus âgé immédiatement identifié comme un parent. Bonjour, est-ce vous qui venez pour la consultation de gynécologie ? Oui ? Venez, c’est par là. L’homme sourit à la demoiselle en lui précisant qu’il allait attendre ici. Elle nous suit jusqu’à une grande pièce bleue et blanche qu’un grand paravent sépare en deux : d’un coté, un long bureau avec son ordinateur qu’on a mis du temps à allumer, de l’autre, un appareil à échographie qu’on n’a pas su allumer et la table d’examen avec ses cales prévues pour la tristement célèbre position gynécologique. Le genre d’endroit qui, malgré tout les efforts consentis, restera froid quoiqu’il arrive. Enfin, en parallèle et bien rangés, un lavabo pour se laver les mains, un plan de travail et de nombreux tiroirs qu’on a préalablement fouillés pour ne pas chercher devant la patiente le matériel, ce qui serait fort peu professionnel.

 

On commence donc par récupérer les indispensables étiquettes de l’hôpital et la feuille de cotation : la cadre sage-femme nous a bien dit que c’était très, très important, parce qu’on fonctionne à l’acte, hein, et que c’est la preuve de la réalisation de l’acte, et que c’est grâce à ça que l’hôpital il tourne, alors il faut bien ne pas oublier la cotation, d’ailleurs on nous a plus briefé sur la cotation que sur le soin des patients, c’est dire. Ces bouts de papiers collants servent aussi pragmatiquement à déterminer l’âge de la malade sans se fatiguer. Ah. Dix-huit ans. C’est, heu, jeune. La jeune s’assoit, nous aussi. Puis, l’interrogatoire. Je n’aime pas faire l’interrogatoire à deux, on oublie toujours des choses, c’est souvent chaotique, et la patiente doit s’adresser à deux personnes, ça doit être énervant.

 

Après le classique débroussaillage des plaintes, on cible l’essentiel : gêne vaginale et changement de contraception. Elle utilisait la pilule mais souhaite arrêter, trouvant la prise quotidienne trop contraignante et trop risquée en cas d’oubli. Mais le second message, tout aussi important, passe par son comportement. La miss est impressionnée, rougissante, se fait petite, ses bras se croisent sous sa poitrine de temps en temps. La pauvre ne doit pas être aidée par les silences entre deux questions des deux apprenties blouses blanches en face d’elle. Je me dis que mettre une musique à bas volume dans les salles de consultation est une idée à développer. Puis je me souviens de ce que j’écoute, et finalement c’est une mauvaise idée. A la fin de l’interrogatoire, elle nous parle d’une amie qui utilise un anneau contraceptif. Par chance, j’avais vu un dépliant explicatif en maternité la veille. Ma collègue va le chercher, me laissant seul avec la patiente qu’on nommera J. Maintenant, on va s’occuper de ce problème de gêne vaginale.

 

Si vous voulez bien passer à coté, j’arrive de suite, enlevez juste le bas.
Phrase-type sous corticale énoncée vingt fois par jour en moyenne aux urgences.

 

Elle rougit, réprime un gloussement, et se dirige d’un pas maladroit vers la table. Je cherche toujours où noter les éléments de l’interrogatoire sur la fiche informatique. Quelques minutes de cliquage un peu à l’aveuglette et j’abandonne. J. est à présent assise sur la table, les jambes repliées sous ses bras, genoux contre menton, toujours souriante mais rouge pivoine, et examinant d’un œil mi-curieux, mi-craintif l’environnement hostile qui l’entoure. Je lui demande si ça va, elle me répond que oui, gênée. Elle me demande si je serais seul, je lui réponds que oui, étonné. C’est au moment où je me lave les mains via la réconfortante eau tiède-chaude du robinet que les deux neurones me tenant lieux de matière grise se décident à communiquer ensemble.

 

JOHN - Ce... c'est votre première consultation en gynéco ?

J. - Euh... oui.

 

Je souris tandis que je comprends à présent mieux le pourquoi de cette ambiance si particulière et si peu comparable aux situations d’urgence. Intérieurement, je maudis mes seniors de programmer ce genre de consultation pour un interne débutant. L’espace d’un instant, je m’imagine lui répondre « moi aussi ». Catastrophe imminente, neurone numéro deux rejette la proposition.

 

Frottis

Oui très bien Patrick mais concrètement j'en fais quoi de ton truc ?

 

L’avantage en un sens, c’est qu’une grosse partie de l’examen consistera à expliquer et à rassurer. Expliquer ce qu’on va faire, c’est facile, ça permet de parler, de prendre de l’assurance, et quelque part, de se rassurer soi-même. Je lui explique ce que seront les quinze prochaines minutes qu’on passera ensemble. Aux termes triviaux et barbares qu’on entend volontiers dans les dîners mondains « toucher vaginal », « spéculum » s’associent des termes plus médicaux, mais pas trop, qui désignent ce que je vais chercher: « aspect rouge, inflammatoire », « écoulements », « irritation ». J. est intéressée, la rougeur de son visage disparaît peu à peu, elle pose des questions. Elle se déstresse. Je sors un spéculum en plastique que je sacrifie à l’autel de la démonstration dans le vide : on l’insère comme ça, puis il va doucement s’écarter comme ça, ça peut surprendre, tirer voire faire un peu mal.  Je lui montre le matériel pour le frottis, mouline la tige dans le vent « c’est un peu désagréable ».

 

Une fois les explications fournies, il est temps d’en venir à la pratique. Comme annoncé, je commence par le ventre. Pour rien : elle n’a pas décrit de douleur et je n’ai à priori besoin d’aucune information sur son état abdominal. Pas même une constipation, rien. Mais ne pas se précipiter entre les jambes, c’est décidemment un crédo que j’affectionne. Détendez-vous, je vous sens un peu crispée, non ? Bien sûr qu’elle l’est, imbécile : elle sait qu’après le ventre tu vas examiner des endroits intimes, et tu n’as pas dix ans de plus qu’elle.

 

Le toucher vaginal et l’examen au spéculum se passent pourtant étonnamment bien, J. luttant à chaque instant contre sa pudeur qui prend aujourd’hui de violentes mandales dans la figure, et sa curiosité l’emportant à mesure que l’examen avance. Je suis désolé, ce n’est pas très agréable, je cherche votre col de l’utérus. Ah, je l’ai trouvé, je ne bouge plus, ça va toujours ? A quoi ressemble votre col ? Oh, c’est comme un coussin rose, je vous ferais un dessin tout à l’heure pour vous montrer. Je ne vois rien d’inquiétant, mais je vais quand même vous faire des prélèvements en plus de votre frottis, comme on a dit tout à l’heure, d’accord ?

 

Le frottis n’est pas agréable non plus, mais se passe bien lui aussi. C’est terminé. J. se rhabille et on repasse coté bureau pour discuter traitement et contraception avec ma collègue revenue entre-temps. Et bilan d’infection sexuelle, aussi, parce que le préservatif, mmh, pas toujours. Et puis, un médecin traitant aussi. Beaucoup d’informations à la fois. Sans doute trop pour J. qui ne tombe « jamais malade » et qui ne doit pas bien avoir l’habitude d’être seule face à un médecin – pardon, deux. On oublie allègrement de lui proposer le vaccin contre le virus qui favorise le cancer du col de l’utérus. Pensez-donc, les progrès de la science, c’est pour les ploucs. J’ai dans le même esprit très clairement oublié la palpation des seins – que je n’aurais sans doute pas fais, de toute façon, mais j’aurais au moins dû lui recommander de se les palper elle-même. Le débriefing est donc peu glorieux et révèle de grossières lacunes.

Deux ordonnances plus tard, elle se lève. Et, avant de partir, de nous confier :

 

J. - En fait ça va, ce n’est pas si terrible, je pensais que ce serait pire.

 

Soulagement. Au moins, elle ne ressort pas traumatisée des gynécologues. C’est ça de prit, comme ça elle retournera en consultation et, j’espère, les prochains seront moins bêtes que nous et lui proposeront le vaccin et la palpation.

 

 


Merci à Ash (le pêcheur des liens de droite) et à Chloë d'avoir eu le courage de lire l'article et de me dire ce qu'ils en pensaient ! Plein de bises !

Par Youe - Publié dans : Medicus
Ecrire un commentaire - Voir les 4 commentaires

Samedi 22 octobre 2011 6 22 /10 /Oct /2011 00:00

J’adresse toutes mes sympathies aux joueurs de World of Warcraft ayant découvert avec stupeur ce qu’ils ont d’abord pris pour un poisson d’avril, à savoir la nouvelle extension de leur jeu favori. Les pandas, animaux utilisés par les développeurs et artistes de chez Blizzard lorsqu’ »il s’agissait de créer des petits délires et autres clins d’œil sans grande importance, entrent officiellement dans l’histoire de Warcraft, et font parti de ces trop nombreux ajouts à l’univers qui n’ont aucune consistance, aux cotés des tristement célèbres Draenei qui ont nécessités une quantité étonnante de modifications rétroactives de l’historique de Warcraft pour être intégrées. C’est sans hypocrisie aucune que je compatis sincèrement, vous qui avez vécu le pire « Cataclysm » comme le meilleur « Wrath of the Lich King ». Sachez que du coté de vos frères d’armes de Starcraft, la vie n’est pas toute rose non plus.

 

La communauté est d’accord : Wings of Liberty est un excellent jeu. Néanmoins, tout comme Starcraft Vanilla, les stratégies commencent à doucement s’épuiser. Aussi l’extension était attendue comme un messie. Or, le messie n’a pas d’auréole resplendissante. Les annonces faites par Blizzard ne laissent certes pas de marbre mais sont loin de faire la joie de tous les joueurs. Pour s’en convaincre, il suffit de jeter un œil au site référence qu’est TeamLiquid : si les nouvelles unités zergs font acceptées avec sourire aux dents blanches, les protoss offrent moins de 50% de satisfaction et pire, les unités terran font l’objet d’un véritable veto. 70% des votants les rejettent avec dégoût. Ce qui est très compréhensible lorsqu’on voit la tronche de notre nouvelle trouvaille, le « Warhound ». Mais l’extension manque d’originalité par delà le graphisme. Voyons en quoi, point par point.

 

http://i.imgur.com/uAvmT.jpg

Entre recyclage de la casse du coin et Megatron, je vous présente les nouveaux Terran.

 

Le premier point faible avoué des développeurs vient de la disparition de certaines unités. Le vaisseau-mère Protoss, unité gadget que seuls certains joueurs professionnels arrivaient à maîtriser tels que Jonathan ‘’Kiwikaki’’ Garneau et qui n’a jamais trouvé sa place, disparaît. Exit aussi les célèbres porte-nefs, ce qui provoque un scandale de nos chers Protoss : si cette unités était effectivement sous-utilisée, elle était aussi représentative de leur race que les zélotes et leur fabuleux cri de guerre « Pour Aïur ! ». Cette disparition est un véritable aveu d’échec d’équilibrage, là où Brood War avait réussi à créer une autre dimension au jeu sans avoir à toucher nullement les anciennes unités de Starcraft. De là on peut légitimement penser que si Heart of the Swarm enlève des unités pour en ajouter d’autres, c’est que la profondeur de jeu ne sera finalement… pas modifiée. Là où ça devient encore plus drôle, c’est que Blizzard recommence ses erreurs : le Thor, qui avait enfin trouvé sa place en match malgré mes appréhensions, devient la nouvelle unité-héros-unique. En résumé, il devient le nouveau vaisseau-mère mais du coté des terrans, et laissez-moi vous dire qu’il posera exactement les mêmes soucis.

 

Le deuxième point faible de ces nouvelles unités vient de leur absurdité ou de leur copie vis-à-vis de mécanismes que Dustin Browder n’a, par fierté, pas repris à la lettre les inventions de Broodwar mais les a copié point par point. Ainsi, le nouveau lurker des zergs ne s’appelle pas lurker mais rempli la même fonction et les mêmes mécanismes. Le nouveau flammeur terran n’est pas un flammeur mais une modification de l’hélion qui… se sert de son lance-flamme. Plus débile encore, si le Thor devient une unité unique, il est remplacé par des véhicules qui sortent aux aussi de l’usine, qui possèdent les mêmes caractéristiques, mais qui ne s’appellent pas des Thors. Oui, oui, c’était vraiment utile de faire ça. A noter que c’est peut-être la réponse de Blizzard face à l’hégémonie terran à laquelle, de leur propres dires, ils ne trouvaient rien à ajouter en terme de composition d’unité. Du coup, ben ils en enlèvent une, et en créent une autre avec les mêmes fonctions. Ingénieux ! On a l’impression d’avoir une nouvelle unité alors que non !

 

L’autre particularité qui fait grogner certains joueurs regarde la nature même des nouvelles aptitudes des unités. La différence majeure entre Starcraft et Warcraft est que dans le premier cas il n’existe quasiment aucun sort qui empêche l’adversaire de jouer, à contrario d’un Warcraft 3 où les possibilités de bloquer, ralentir, ou empêcher l’armée adverse d’utiliser la magie sont légions. C’est une spécificité qui rend, à mon sens, Starcraft plus nerveux que sa concurrence directe. L’ennui étant que ce type de gameplay commence à poindre son nez. La nouvelle unité d’harassement protoss qui empêche de récolter du minerai et peu bloquer plusieurs bâtiments rapidement me fait très peur, non pas en tant que joueur terran, mais en tant que joueur tout court. C’est beau d’infliger du dégât à l’économie de son adversaire. C’est chiant quand on l’empêche de jouer. Just sayin’.

 

http://media.bestofmicro.com/kerrigan-starcraft-ii-heart-of-the-swarm,H-G-272788-13.png

La fin "leakée" de Heart of the Swarm pourrait hélas être la vraie.

 

Vous l’aurez saisi, j’appréhende beaucoup cette prochaine mise à jour. Ce qui me rassure c’est que Blizzard, malgré son orientation « all-for-money-Activision » et casualisation à l’extrême, est encore un peu forcé d’écouter les joueurs professionnels, et le site de TeamLiquid est lu des membres de leur équipe. En outre, force est de se rappeler que sur les vidéos précoces de Starcraft 2 : Wings of Liberty, tout paraissait moche, ridicule et/ou inabordable dans un jeu de stratégie, or le résultat actuel est excellent. Je garde donc la foi d’avoir un jeu très fun. Même si je suis terran et que les améliorations les plus rigolotes à utiliser semblent être du coté zerg et, dans une moindre mesure, protoss. Vivement la sortie, donc.

 

En outre, il existe de très bons points. Les modifications sur les unités existantes sont bien pensées, bien que compliquées à équilibrer. Les apports aux zergs comme je l’ai dit ci-dessus sont particulièrement amusants, et si les terrans sont moins funky je suis assez d’accord avec les changements apportés aux fantômes et aux cuirassés par exemple. Mais le point sur lequel je suis le plus agréablement surpris reste l’histoire du jeu solitaire. Je fais clairement parti de ceux qui crachent sans retenu sur le script de Wings of Liberty et sur la couardise de Blizzard qui persiste à expliquer à qui veut l’entendre que l’histoire du premier volet de Starcraft 2 est profonde mais que les joueurs n’ont pas perçus le degré de lecture de ce film hollywoodien à deux francs. Bien entendu, je n’ai vu que le trailer, mais l’histoire a le bon goût de ne pas importer de nouveaux personnages et se concentre sur ceux que l’on connaît déjà – enfin, les side-stories qui devaient être si importantes semblent complètement éclipsées, mais ce n’est pas plus mal.  Cela semble être une classique histoire de vengeance de western dans l’espace, et c’est bien là tout ce que je demande : du classique, mais du classique solide. Je suis même prêt à faire l’impasse sur Kerrigan-Dark-Vador. J’espère juste qu’on ne va pas assister à la très prévisible alliance des zerg, terran et protoss contre les hybrides. Pitié, pitié, ce n’était déjà pas très original dans Warcraft 3.

 

Maintenant que j’ai un peu parlé Blizzard, parlons du futur du blog. Nouveau travail, nouvel emploi du temps, qui va s’avérer être incompatible avec un blog mis à jour plusieurs fois par semaine, comme vous l’avez déjà constaté par ailleurs. Les vidéos commentées, c’est aussi terminé, à moins d’occasions très spéciales. Les « Let’s Play » à sketch ne seront plus trop de mises, à moins de passer pour un autiste crétin aux yeux de mes camarades de l’internat. En fait je commence même à me poser la question de l’utilité même ludique d’un blog sans réelle orientation qui raconte un peu tout et rien – un peu comme Twitter, en fait. C’est une expérience super sympa et un exercice intéressant, mais j’aimerais faire autre chose, me concentrer sur un aspect plus particulier. L’idée de faire un autre blog centré sur des articles médicaux comme ceux qu’on peut lire ici me plaît bien pour l’instant, et si je peux j’attirerais d’autres contributeurs pour le remplir un peu plus efficacement. N’hésitez pas à dire ce que vous en pensez, parce que je suis assez fier de vous avoir comme lecteur et commentateurs.

Par Youe - Publié dans : Ludus
Ecrire un commentaire - Voir les 6 commentaires

  • Flux RSS des articles

Catégories

Recherche

A découvrir


NostalgiaCritic2
AVGN2
blogbd2

Liens blogesques

 

PubTetsuo copy
concombrepng2
PubliciteLockOn2PNG

PublicitePetrifPNG

PubliciteAsh copy

Communautarisme


AggregamersPNG
PSBPNG-copie-1
VVBPNG

Echangeons des mots

Mail copy

 

Cacommenceamegaver copy

 

 

Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés