Anno Dracula

Publié le 31 Mars 2013

Aujourd'hui, j'ai acheté la dernier chapitre cinématographique de la série Twilight. Et en édition collector, pas moins. Ce n'est certes pas pour moi, mais je dois bien reconnaître que l'expérience se rapproche vraiment d'une morsure de vampire, et j'ai eu la sensation de perdre un peu de mon âme en le faisant. Fort heureusement, je me suis racheté en finissant Anno Dracula, une nouvelle proposition de suite au célèbre roman de Bram Stoker qui a donné aux vampires et aux ténèbres leur prince.

 

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Ce n'était pourtant pas gagné, particulièrement après l'amère déception qu'avait été Dracula L'Immortel. Mais soit. La couverture est attirante, avec un style entre journal d'époque et affiche de bistrot avec ce style élégant et un peu trop travaillé pour ce qu'il doit être. Les couleurs sont vieillottes mais chaudes. Derrière, le résumé de l'intrigue, et seulement deux lignes sur l'auteur, décrit comme un spécialiste du cinéma fantastique - ce qui correspond, de facto, à quelque chose.

 

L'histoire commence avec les mêmes conclusions corrigées du roman de Stoker que l'Immortel : la chasse au vampire s'est plutôt mal terminée. Mais ici, on prend la peine de nous transporter quelques années suivant. Nous sommes toujours à Londres, mais c'est un peu catastrophique. Dracula a trouvé le moyen de charmer la reine d'Angleterre et de devenir par ce biais le Prince-consort. Et non pas le roi-consort, allez savoir pourquoi. En deux mots comme en sang, c'est lui qui tire les rênes du pouvoir. Mais oubliez-le quelques temps, car vous n'aurez pour ainsi dire pas l'occasion de le croiser au fil des aventures des protagonistes.

 

Des protagonistes en nombre réduits et attachants. Certains sont des survivants de la précédente aventure, d'autres sont de nouveaux venus. Leur développement n'est pas aussi poussé que dans Dracula l'Immortel mais au moins ne présentent-ils pas d'incohérence profondes et la route tracée pour eux est intéressante. La psychologie de Jack Steward par exemple tourne tout entièrement autour du personnage de Lucy, la première vampire transformée par Dracula en Angleterre et détruite dans l'aventure originale. Le souvenir de celle qui l'avait aimé va diriger chacun de ses actes dans une Londres plus brumeuse qu'un fog londonien normal. Car si un thème devait ressortir de ce roman c'est bien celui de la métaphore même pas voilée d'un état policier évoquant fortement le régime nazi. Suite à l'arrivée au pouvoir de Vlad Tepes, les vampires peuvent désormais sortir à la grande nuit et exister parmi les vivants.

 

On imagine dès lors facilement les premières conséquences, à savoir des vampires terrorisants les humains et les réduisant en esclavage, apportant son lot de révoltes. C'est là la force du livre que de ne pas sombrer dans de tels clichés. Si certes il existe une force comparables au tristement célèbres "SS" nazis, composés principalement de monstrueux vampires des Carpates, n'allez pas croire que l'existence est simple pour la plupart d'entre eux. La lignée de l'empaleur étant décrite comme malade, les vampires issus même indirectement de lui, donc la grande majorité d'entre eux, éprouvent de grandes difficultés à s'adapter. Certains adoptent un comportement violent, d'autres essaient de se transformer en animal précocement, résultant en de véritables monstres mi-humains mi-chauve-souris avant de mourir de leur vraie mort. Les innombrables vampires transformées par  négligence se retrouvent sans mentor et sont dans le pétrin. Beaucoup de femelles vampires se prostituent pour quelques sucions de sang. Que certains mortels sont ravis de donner.

 

Car les mortels désirant devenir des non-morts sont nombreux, attirés par la jeunesse éternelle, la force et la puissance - mais rien d'aussi stupides que des pouvoirs de jeux vidéos comme dans l'Immortel. Sans compter une certaine métaphore avec la collaboration envers le pouvoir en place. Là encore, l'histoire fait assez fort et nuance énormément le prix et la récompense de devenir un sang-froid. Londres est décrite comme une ville profondément malade. Les vampires manquant de sang deviennent faibles puis fous. Les nouveaux vampires ont du mal à se maîtriser sans mentor, et leur personnalité change énormément jusqu'à en devenir parfois à peine reconnaissables, ce qui fait réfléchir quand à la volonté d'un couple amoureux de rester ensemble pour l'éternité. Même les vivants ne souhaitant pas recevoir le baiser des ténèbres sont décrits comme de plus en plus faibles s'ils donnent leur sang à des vampires, et on explique explicitement que leur espérance de vie s'en trouve fortement diminuée. La tragédie vampirique n'est donc pas mise de coté : se nourrir sur un être aimé réduira inévitablement le temps passé avec lui, et le changer en vampire est un pari risqué également. Sorti de ces considérations, les créatures de la nuit sont toujours inquiétantes, ont toutes plus tendance à recourir à la violence ou à être maléfiques. Même le seul vampire qui adopte un comportement bienveillant tout au long du livre admet volontiers avoir été assassin et meurtrier par le passé.  Nous sommes loin de vampires idéalisés ou romantiques à la Lestat. Je me répète mais j'aime vraiment l'idée d'un lourd tribu pour devenir un suceur de sang.

 

Et être de la lignée du prince-consort n'est pas forcément une solution de facilité dans Anno Dracula. Les vampires sont tous assoiffés de pouvoir, et les plus anciens regardent avec mépris les nouveaux au point de les considérer à peine de meilleure manière que les humains. En outre, un mystérieux tueur surnommé "Scalpel d'Argent" égorge et éventre sauvagement des prostituées vampires imprudente dans les rues mal famées. C'est d'ailleurs l'enquête autour de ces meurtres qui sert de point de départ à l'histoire et à l'introduction de diverses sociétés secrètes et quelques nouveaux personnages auxquels on s'attache facilement même s'il faut reconnaître qu'ils manquent de profondeur alors qu'on découvre ce qu'il est advenu des chasseurs de vampires originaux.

 

Alors Anno Dracula n'est pas tout à fait parfait. Il existe plusieurs détails qui étonneront le lecteur. Ainsi, certains antagonistes sont un peu vite traités, je pense notamment à ce vampire chinois très intéressant en soi, qui apparaît aussi vite qu'il ne disparaît sans avoir aucun impact sur l'intrigue. La fin est également un peu rapide et peut-être trop cinématographique, avec une reine dont la condition est clairement une inspiration directe de la princesse Leia dans l'épisode cinq. Rien de comparable à la douloureusement médiocre fin de l'Immortel cependant, et l'épilogue se veut finalement assez ouvert et plutôt logique.

 

De même on sent la culture importante de la littérature et de la cinématographie vampirique de l'auteur et celui-ci se lâche à plus d'une occasion, multipliant les clins d'œil pas nécessairement intéressants et n'apportant que peu d'élément à l'histoire. La plupart des amateurs ne reconnaîtront qu'une partie des références et sera frustré de passer à coté des autres. C'est amusant de nous conter des cérémonies de rassemblement de vampires au Moyen-âge avec des noms tels qu'Elizabeth Báthory ou Gille de Ray, mais donner des noms référentiels à des hommes de mains ou des barmans ? Certaines personalités font des apparitions certes remarquées mais pas très pertinentes. 

 

En outre, comme dit plus haut, les personnages principaux auraient vraiment mérités d'avoir une psychologie plus explorée. Le niveau atteint pour les personnages secondaires est très bon et satisfaisant, mais seul Jack Steward évolue vraiment durant l'histoire. Les autres personnages restent assez constant, seul leur acquis d'informations progresse en même temps que l'enquête, mais guère plus. Ce qui est fondamentalement un regret puisque les situations de départ permettent des possibilités intéressantes de torture psychologiques.

 

Néanmoins, ces défauts n'entachent pas les qualités du livre qui, rien que par l'atmosphère qu'il livre d'une capitale européenne malade et pourrissante vaut le détour. Le sujet du prince des ténèbres n'est pas pris à la légère, son ombre pesante et menaçante planant sur l'entièreté de l'histoire, et les différents points de vue des protagonistes sont intéressant à corréler. Jack Steward connaît une évolution fascinante qui rappelle en un sens celle du docteur Frankenstein, et les références d'autres personnalités sombres de la  culture britannique et notamment l'univers de Sherlock Holmes et Jack l'Eventreur sont agréablement utilisées. Il s'agit définitivement d'un excellent roman pour ceux qui ont aimé Stoker et cherchent une suite honorable, qui tient la route en étendant le mythe avec les apports des autres œuvres  vampiriques. Je recommande !

 

D'ailleurs, je ne suis visiblement pas le seul à avoir apprécié.

Rédigé par Youe

Publié dans #Ars artis

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Rothenbleurk 12/04/2013 21:31

Je ne connais Kim Newman que de nom (et encore, vaguement) et n'ai jamais eu un de ses ouvrages entre les mains.
Mais je crois en avoir aperçu un exemplaire à la B.U de la fac, peut être l'emprunterais-je à l'occasion^^

Bonne continuation Youe!

Youe 15/04/2013 11:22



Moi je connaissais pas du tout l'auteur, ce fut une agréable surprise.