Fin de stage en néphrologie

Publié le 30 Juin 2010

Je ne sais pas si je vais faire beaucoup de bilan de stages comme ça, pas sûr que ça intéresse du monde.  Et sans trop me relire en plus, quelle dépravation ! En tout cas, fin du stage en néphrologie. Qui est l’un de mes meilleurs, et pourtant dieu sait si c’était mal parti.

 

La néphrologie c’est l’une des matières redoutées des étudiants en médecine. A l’inverse de certains blocs considérées, très probablement à tort, comme « petits », tels que la psychiatrie ou la dermatologie, la néphrologie fait partie des gros piliers. Ces piliers, coïncidant souvent avec les matières les plus connues, sont les catégories lourdes à réviser ou nécessitantes une réflexion plus poussée. La cardiologie, la pédiatrie, le digestif… et la néphrologie.

 

Les pathologies rénales occupent tout de même une place très particulière. Certes le programme est long à réviser –l’insuffisance rénale chronique demande un certain investissement- mais, surtout, réclame beaucoup de concentration, faisant intervenir plus de notions mathématiques biochimiques que le reste. Car le rein, c’est aussi l’état hydrique du corps et l’équilibre ionique. Selon les pathologies, c’est aussi de l’hématologie et de l’immunologie. Un de mes professeurs a affirmé que dans le fond, néphrologues et internistes se ressemblent. Il exagérait. Mais pas tant que ça. D’ailleurs parmi l’équipe qui nous supervisaient se cachait un interniste de formation. Quel fourbe !

 

De base, petit choc pour moi qui venait des urgences avec son lot d’alcooliques, de SDF, de personnes sans existence administratives, de réfugiés, socialement précaires pour qui la notion même de suivi médical et de traitement bien observé est impensable ou impossible : les patients de l’hôpital de jour de néphrologie étaient très majoritairement suffisamment intelligent pour leur parler normalement, avaient leurs ordonnances, et une connaissance correcte de leurs antécédents. Bienvenue à la médecine à deux vitesses.

 

Nous étions donc deux couples d’externes répartis à l’hôpital de jour. Ce qui signifie concrètement arriver vers neuf heures du matin, gérer les patients au niveau clinique et paraclinique pour ensuite accélérer le travail du médecin qui fait un premier tour de débrouillage en fin de matinée, puis les conclusions en début d’après-midi. C’est vraiment le système que je préfère en hospitalier : bonnes libertés et responsabilités de l’étudiant, contacts rapprochés avec les infirmiers, patients différents chaque jour, pathologies variées.

 

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Palper les reins, c'est important.

 

Des patients moins difficiles qu’aux urgences, des conditions de travail agréables, ne manquent plus qu’une équipe médicale adorable qui ne te met pas la pression, t’épaule, t’explique. Oh mais oui, ça aussi on l’avait ! Avec chacun son aura bénéfique différente. Mention spéciale à l’interniste caché ! Le stéréotype du mec cool, posé, calme, mais chez qui une discussion de trois secondes révèle un quotient intellectuel stratosphérique. Qui te répond de tête en faisant référence à des études cliniques australiennes parues il y a deux mois avec résultats exacts à l’appui, qui te fait comprendre le trou anionique urinaire en moins de temps qu’il n’en faut… Et alors, truc de fou que je ne m’explique toujours pas et qui relève de l’occultisme : si, par malheur, il hésite sur une formule ou une définition, il ouvre sa blouse blanche et en sort un carnet corné et bourré de petits papiers fourrés négligemment à l’intérieur. Sans même y jeter un œil, il tire une feuille pour ainsi dire au hasard. Et sy-sté-ma-ti-que-ment sur ladite petite feuille se trouve la formule ou la définition ! Ca c’était mon mystère à moi, le truc qui me fascinait à chaque fois que ça se produisait.

 

L’autre petit bonus c’est le Journal Club. Un nom très, très con qui fait très années collège pour désigner une réunion du service dans une salle ensoleillées pour présenter un article scientifique touchant à la néphrologie et le commenter. Externes invités pour écouter, externes peu motivés. Repas fourni pendant la présentation. Externes invités pour manger, externes enthousiasmés ! Un bonus très aléatoire ceci dit, un peu comme les têtes de mort de Bomberman, puisque les repas, qui consistaient historiquement de pizzas à volonté, furent critiqués par les médecins femmes dont certaines étaient enceintes, pour être alternés avec des repas plus diététiques. Comprendre : des légumes, parfois quelques boulettes de viande. Je choppe une intoxication dès le premier « Journal Club ». Heureusement, le suivant saura se rattraper avec le retour des pizzas-coca-glaces. Je pense désormais que mon tube digestif ne sait simplement plus ce qu’est un légume et de sait pas quoi faire avec.

 

Généralement, l’hôpital de jour accueille des patients venant de l’extérieur, donc pas trop en mauvaise condition physique. Du coup, moins de moments héroïques. Même si quelques petites perles subsistent. Comme cette patiente, venue pour un bilan de découverte de protéinurie. Les examens sont envoyés au laboratoire, nous partons manger. A notre retour, la patiente tremble de tout ses membres, peinant même à marcher. L’infirmière nous précise que c’est survenu assez brutalement. Incompréhension. Nous réalisons un examen neurologique clinique complet sans trouver d’élément permettant d’orienter précisément vers un diagnostic, au mieux cela ressemble-t-il à un syndrome cérébelleux. De là, deux hypothèses : un syndrome de sevrage alcoolique -je venais des urgences, j’avais encore quelques diagnostics-réflexes-clé en main- ou un infarctus cérébelleux. Je vous laisse deviner lequel est le plus emmerdant. Alors qu’on hésite à l’envoyer d’urgence au scanner, le mari arrive. Et là, d’école ! A peine le sujet de l’alcool abordé prudemment, que le monsieur lâche des kilotonnes ! Et qu’il retrouvait des bouteilles vides d’alcool fort cachées chez eux ou dans le coffre de la voiture, et qu’il trouvait parfois les factures pour lesdites substances ! Trop beau pour être vrai dans une réalité ou d’ordinaire, l’addiction est tellement taboue que les conjoints en arrivent parfois à couvrir l’affaire. Le scanner semble moins indispensable qu’une hospitalisation pour une bonne dose d’hydratation et de vitamines.

 

Urines limpidesLe pipi, c'est la vie. Et ce n'est pas scatophile.

 

L’autre souvenir croustillant c’est ce patient pour qui une infirmière un peu conne – qui n’était pas de notre service- a cru juger utile d’annuler une échographie prévue la matinée. Résultat, en milieu d’après-midi, nécessité d’organiser de nouveau cet examen à l’arrache. Le patient est un gros beauf. Un beauf qui mélangeait les genres : un peu de « mais c’est dans le dossier, voyez dans le dossier », un peu de « je suis au-dessus de la médecine, de toute façon j’ai toujours super mal bouffé j’ai jamais eu de problème » -des artères rénales bouchées par le cholestérol c’est carrément pas un problème, mais selon lui ça venait de la pollution des voitures-, un peu d’économie de comptoir « oh mais on m’a déjà fait ça, si on le refait encore faut pas s’étonner que le trou de la Sécu il augmente ». Adorable, donc.

 

Sauf qu’évidemment, qui c’est qui se retrouve à l’accompagner en échographie ? Mais oui, c’est JOHN ! Et un examen d’imagerie organisé au dernier moment, ça consomme un temps d’attente infinie. Mais JOHN ne le sait pas encore. Il emmène donc le patient en songeant repartir au plus vite. A l’arrivée à l’accueil de radiologie, il le présente aux secrétaires. Pas de formulaire jaune ? Euh, si, celui du matin qui a probablement été déchiré par l’infirmière. Donc non, en fait. Mais l’examen a été organisé par le néphrologue et le radiologue au téléphone y’a pas dix minutes, donc le formulaire on s’en fiche non ? Ah, non ? Mais JOHN connaît le dossier par cœur, si y’a des questions il est là ? Non ? Non. Putes ! C’est parti donc pour un aller-retour dans le service –parce qu’étrangement, en radiologie, y’a pas de formulaire de radiologie. Pour se venger, JOHN attendra de revenir à l’accueil, se posera sur le bureau même de cette connasse pour rédiger sous ses yeux globuleux le bon, le signer et lui tendre d’un geste qui rappellera le plus célèbre avocat du jeu vidéo avec une attitude méprisante. C’est petit, c’est nul, mais ça soulage un peu.

 

Ce n’était hélas que le début d’un long calvaire et d’une attente d’une heure et demie ! Une heure et demie à poireauter dans une salle d’attente vide avec pour seule compagnie un type qui semble être votre parfait opposé cosmique ! Dur ! Ceci dit un peu de rigolade en apprenant qu’il se levait parfois la nuit pour jouer à des jeux flashs en ligne. JOHN a très fortement pensé « pédophilie » vu la tronche tellement stéréotypée du type et lui faire comprendre la vie du vrai jeu vidéo online fut un petit délire. Expliquer le fonctionnement de Battle.net et les compétitions coréennes à quelqu’un pour qui Labrute est quelque chose d’un peu magique est formidable.

 

Encore, ce petit incident est ponctuel. Le vrai truc très casse-noix était les terribles, les redoutées clairances ! Quoi qu’est-ce ? Les pénibles clairances à l’inuline sont réalisées pour mesurer très précisément la fonction rénale là où les formules classiques fournissent une évaluation extrêmement utile mais pas toujours exacte. Pénibles pour les patients qui se retrouvent à devoir uriner toutes les dix minutes, à des horaires très précises afin d’éviter le retard ou les erreurs, pour les infirmières qui doivent assurer le cortège… et pour les étudiants qui doivent se trouver un créneau pour voir les patients et faire leur observation. En pratique, et pendant toute la première moitié du stage ça a donné ça :

 

JOHN – Bonjour, vous êtes monsieur SIRODSITRON ?

PATIENT – Oui c’est moi.

JOHN – Enchanté, je suis externe dans le service. J’aimerais revenir sur l’un de vos antécé…

INFIRMIERE – Ah, allez il faut sortir, monsieur doit aller faire pipi.

 

Quelques minutes après.

 

JOHN – Bon j’ai regardé sur votre dossier. Vous n’avez pas les jambes qui gonflent ? Bon, je vais juste écouter un peu vos poumo…

INFIRMIERE – Ah, désolé il va encore falloir que tu sortes, c’est l’heure du pipi !

 

Encore quelques minutes après.

 

JOHN – Bon, on va y arriver ! Est-ce qu’on pourrait revenir sur les médicaments que vous prenez de façon régulière ? PATIENT – Oui, alors j’ai du…

INFIRMIERE - …

JOHN - … bon, donnez-moi votre ordonnance, je vais faire une photocopie et me débrouiller avec.

 

Sur trois mois, je n’ai jamais réussi à avoir le bon timing ! Pas une seule fois j’ai pu faire une observation d’un patient en clairance d’un coup d’un seul – ou alors, seulement en attendant très tard que cette clairance satanique soit terminée. Je me serais traîné cette malédiction jusqu’à la fin. Beuh.

Rédigé par Youe

Publié dans #Medicus

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Kaorulabelle 08/07/2010 23:18


ça fait du bien de lire quelqu'un qui raconte avec autant de talent notre quotidien, nos espoirs, nos réussites, nos (trop) nombreux échecs...
Le pire des problèmes informatique n'est pas quand ils se trouvent à l'interface "cheveux-colonne" mais quand ils sont associés à une coupure de l'interface "ordinateur-ordinateur" ou
"ordinateur-courant". Parce que "chaise-clavier" on peut passer derrière, mais quelquefois, les bon vieux dossiers papier, ça maaaaanque T_T
Je ne sais pas si t'as déjà vécu une garde aux urgences trauma sans électricité avec des coupures d'électricités pendant 3 heures, mais ça en fait regretter la bonne vieille connerie humaine...
C'est tellement mieux d'avoir quelqu'un à blamer XD

Oh, et la Gastro, comparé à Cardio et compagnie, je trouve ça presque simple T_T


Youe 11/07/2010 22:48



Non, parmi les conditions extrêmes la panne de courant je n'ai pas encore connu. Mais j'ai pas particulièrement hâte vu ce que tu en racontes :p



megaman X7 04/07/2010 02:01


^^ tu as du t'amusé
pourquoi tu mettrais pas une caméra sur ton épaule déguisé en perroquet , on aurai pu voir ton super patient XD


Helia 04/07/2010 01:01


Bah justement ! Des séries hospitalières y en a trop, et elles se concentrent toutes sur des cas tellement originaux et bizarres qu’il y a une chance sur un million que ça t’arrive une fois dans ta
vie X). Alors que Les Incroyables Aventures de John nous raconterait enfin la vie quotidienne d’un établissement banal mais où il se passe pleins de trucs palpitants quand même sans que ça vire au
film de zombies pour autant (oh mon Dieu ENCORE un virus ultra méga rare qui menace la ville, Docteur Machinchose à la rescousse =D !).


Helia 01/07/2010 02:48


Néphrologie. Joli mot. C'est cool, mon esprit littéraire dormira moins stupide ce soir et néphrologie viendra trouver sa place dans le cercle des chiasme, prosonomasie, homotéleute, anadiplose et
autres figures de style aux doux noms de maladie...

@Zazen Rouge
"digne d'un episode de House" = C'est encore mieux qu'un épisode de Docteur House voyons =D. A quand une nouvelle série télévisée avec John en personnage principal ?


Youe 03/07/2010 02:23



Oh, y'en a tellement déjà des séries hospitalières !



Mota 01/07/2010 00:20


En lisant ton article (et c'est le cas des tous tes autres articles qui traitent de la médecine), j'ai pensé au mythique Thème Hospital ! Que de franches rigolades. Mis à part cela je pense que ton
stage a été bien bien relou comme il ce doit !


Youe 03/07/2010 02:22



Il était au contraire très sympa comme stage, mais je suis pas très doué pour mettre en valeur le coté positif des choses. Beuh.